XXIV

Mais le second et le plus grand miracle, c’est qu’on ait su tirer les

chevaux de leur sommeil immémorial, fixer et diriger leur attention et

les intéresser à des choses qui leur sont plus étrangères et plus

indifférentes que ne le sont pour nous les variations de température de

Sirius ou d’Aldébaran. Il semble bien, quand on revise ses préjugés,

qu’il n’y ait pas, chez l’animal, impossibilité organique et

insurmontable à faire ce que fait le cerveau de l’homme, absence totale

et irrémédiable de facultés intellectuelles, mais plutôt léthargie,

engourdissement profond de celles-ci. Il vit dans une sorte d’hébétude

tranquille, de sommeil nébuleux. Comme le fait très justement remarquer

le Dr Ochorowicz «son état de veille se rapproche beaucoup du

somnambulisme de l’homme». N’ayant aucune notion de l’espace et du

temps, il vit dans une sorte de songe perpétuel. Il fait strictement ce

qui est indispensable à maintenir son existence; et tout le reste passe

sur lui sans l’effleurer et ne pénètre point dans son rêve

hermétiquement clos. Il faut des circonstances exceptionnelles, un

besoin, un désir, une passion, une secousse extraordinaires pour

produire ce que M. Hachet-Souplet appelle «l’éclair psychique», qui

désankylose et galvanise subitement son cerveau et le met, durant une

minute, dans l’état de veille où travaille normalement le cerveau

humain. Et cela n’est pas surprenant. Ce réveil ne lui est pas

nécessaire pour subsister et nous savons que la nature ne fait jamais de

grands efforts superflus. «L’intelligence, dit fort bien le professeur

Claparède, n’apparaît que comme un pis-aller, un instrument qui trahit

l’inadaptation de l’organisme, au milieu environnant, une technique

révélant un état d’impuissance.» Il est probable que notre cerveau

connut d’abord la même léthargie, dont beaucoup d’hommes, d’ailleurs, ne

sont pas encore sortis; et il est encore plus probable que, par rapport

à d’autres modes d’existence, à d’autres phénomènes psychiques, sur un

autre plan et dans une autre sphère, le sommeil opaque où nous nous

mouvons est pareil à celui où se traînent les animaux. Il est traversé,

lui aussi, et de plus en plus fréquemment, d’éclairs psychiques d’un

autre ordre et d’une autre portée. A voir, d’un côté, l’agitation

intellectuelle qui semble se propager parmi nos frères inférieurs, et,

de l’autre, les manifestations de plus en plus répétées de notre

subconscience, on pourrait même se demander s’il n’y a pas là, sur deux

plans différents, une tension, une pression parallèle, un nouveau désir,

une nouvelle tentative de la mystérieuse force spirituelle qui anime

l’univers et qui paraît chercher sans cesse d’autres issues, d’autres

fils conducteurs. Quoi qu’il en soit, l’éclair passé, nous agissons à

peu près comme les animaux, nous rentrons promptement dans notre sommeil

insoucieux qui suffit lui aussi, à nos chétives habitudes. Nous n’en

demandons pas davantage, nous ne poursuivons pas la trace lumineuse qui

nous appelle vers un monde inconnu, nous reprenons la ronde dans notre

cercle obscur, pareils à des somnambules satisfaits, cependant que le

sistre d’Isis, comme dans les antiques mystères, s’agite sans répit pour

réveiller ses fidèles.

L'hôte inconnu · 第 86 / 114 题