Mais le second et le plus grand miracle, c’est qu’on ait su tirer les
chevaux de leur sommeil immémorial, fixer et diriger leur attention et
les intéresser à des choses qui leur sont plus étrangères et plus
indifférentes que ne le sont pour nous les variations de température de
Sirius ou d’Aldébaran. Il semble bien, quand on revise ses préjugés,
qu’il n’y ait pas, chez l’animal, impossibilité organique et
insurmontable à faire ce que fait le cerveau de l’homme, absence totale
et irrémédiable de facultés intellectuelles, mais plutôt léthargie,
engourdissement profond de celles-ci. Il vit dans une sorte d’hébétude
tranquille, de sommeil nébuleux. Comme le fait très justement remarquer
le Dr Ochorowicz «son état de veille se rapproche beaucoup du
somnambulisme de l’homme». N’ayant aucune notion de l’espace et du
temps, il vit dans une sorte de songe perpétuel. Il fait strictement ce
qui est indispensable à maintenir son existence; et tout le reste passe
sur lui sans l’effleurer et ne pénètre point dans son rêve
hermétiquement clos. Il faut des circonstances exceptionnelles, un
besoin, un désir, une passion, une secousse extraordinaires pour
produire ce que M. Hachet-Souplet appelle «l’éclair psychique», qui
désankylose et galvanise subitement son cerveau et le met, durant une
minute, dans l’état de veille où travaille normalement le cerveau
humain. Et cela n’est pas surprenant. Ce réveil ne lui est pas
nécessaire pour subsister et nous savons que la nature ne fait jamais de
grands efforts superflus. «L’intelligence, dit fort bien le professeur
Claparède, n’apparaît que comme un pis-aller, un instrument qui trahit
l’inadaptation de l’organisme, au milieu environnant, une technique
révélant un état d’impuissance.» Il est probable que notre cerveau
connut d’abord la même léthargie, dont beaucoup d’hommes, d’ailleurs, ne
sont pas encore sortis; et il est encore plus probable que, par rapport
à d’autres modes d’existence, à d’autres phénomènes psychiques, sur un
autre plan et dans une autre sphère, le sommeil opaque où nous nous
mouvons est pareil à celui où se traînent les animaux. Il est traversé,
lui aussi, et de plus en plus fréquemment, d’éclairs psychiques d’un
autre ordre et d’une autre portée. A voir, d’un côté, l’agitation
intellectuelle qui semble se propager parmi nos frères inférieurs, et,
de l’autre, les manifestations de plus en plus répétées de notre
subconscience, on pourrait même se demander s’il n’y a pas là, sur deux
plans différents, une tension, une pression parallèle, un nouveau désir,
une nouvelle tentative de la mystérieuse force spirituelle qui anime
l’univers et qui paraît chercher sans cesse d’autres issues, d’autres
fils conducteurs. Quoi qu’il en soit, l’éclair passé, nous agissons à
peu près comme les animaux, nous rentrons promptement dans notre sommeil
insoucieux qui suffit lui aussi, à nos chétives habitudes. Nous n’en
demandons pas davantage, nous ne poursuivons pas la trace lumineuse qui
nous appelle vers un monde inconnu, nous reprenons la ronde dans notre
cercle obscur, pareils à des somnambules satisfaits, cependant que le
sistre d’Isis, comme dans les antiques mystères, s’agite sans répit pour
réveiller ses fidèles.