Est-il possible de croire qu’ils fassent réellement ce qu’ils ont l’air
de faire? Le prodige est-il sans précédent? N’y a-t-il aucune transition
entre les étalons d’Elberfeld et ceux que nous avons connus jusqu’à ce
jour? Il n’est pas facile de répondre à ces questions, car c’est d’hier
seulement que les facultés intellectuelles de nos frères sans défense
ont été soumises à des expériences rigoureusement scientifiques. Nous
avons, il est vrai, plus d’un recueil où l’intelligence des animaux est
copieusement exaltée, mais on ne saurait faire état de ces anecdotes
insuffisamment contrôlées. Pour trouver des traits authentiques et
incontestables, il faut avoir recours aux travaux encore rares des
savants qui se sont spécialement voués à ces études. M. Hachet-Souplet,
par exemple, directeur de l’_Institut de psychologie zoologique_, cite
le cas d’un chien qui a su acquérir l’idée abstraite du poids. On
dispose devant lui huit pierres polies à la meule, de même taille et de
forme exactement semblable, mais de poids différents. On lui ordonne
d’apporter la plus lourde ou la plus légère, il les soupèse et sans se
tromper choisit celle qu’on lui a demandée.
Le même auteur nous conte encore l’histoire d’un perroquet auquel il
avait appris le mot «armoire» en lui montrant une petite boîte qu’on
pouvait accrocher à des points différents de la muraille et dans
laquelle on rangeait toujours ostensiblement sa pitance quotidienne. «Je
lui enseignai ensuite, dit M. Hachet-Souplet, les noms de beaucoup
d’objets en les lui présentant; parmi eux se trouvait une échelle, et je
pus obtenir que l’oiseau articulât le mot «monter», chaque fois qu’il me
voyait gravir les échelons. Or, un matin quand on apporta la cage de
notre sujet dans le laboratoire, l’armoire se trouva accrochée près du
plafond, tandis que la petite échelle était rangée dans un coin parmi
les autres objets connus de l’animal. Le problème se posait ainsi:
l’oiseau qui, chaque jour, quand j’ouvrais l’armoire, criait: «Moire!
Moire! Moire!» de toutes ses forces, voyant que ce meuble se trouvait
hors de ma portée et que, par suite, je ne pouvais en tirer sa
nourriture, sachant, d’autre part, que je pouvais m’élever au-dessus du
sol au moyen de l’échelle, et ayant à son service les mots «monter» et
«échelle», les emploierait-il pour me suggérer l’idée d’utiliser
l’échelle afin d’atteindre l’armoire? Le perroquet, très excité, battait
des ailes, mordillait les barreaux de sa cage en criant: «Moire! Moire!
Moire!» Et, ce jour-là, je n’obtins rien de plus. Le lendemain, l’animal
(n’ayant reçu que du millet qu’il aimait peu et non le chènevis enfermé
dans l’armoire) était au paroxysme de la colère et, après mille essais
pour écarter ses barreaux, son attention finit par être attirée par
l’échelle et il prononça: «Chelle, monter, armoire!»
Il y a là, comme le fait remarquer le narrateur, un effort intellectuel
merveilleux; l’association d’idées est évidente, les causes sont reliées
aux effets, et de pareils exemples abrègent sensiblement la distance qui
sépare nos chevaux savants de leurs frères sans histoire. Reconnaissons
d’ailleurs que cet effort intellectuel, pour peu qu’on observe
attentivement les animaux, est beaucoup moins rare qu’on ne croit. Il
nous surprend ici parce qu’une disposition spéciale et, somme toute,
purement mécanique de l’organe du perroquet lui prête une voix humaine.
A tout moment, je constate chez mon chien familier des associations
d’idées non moins évidentes et souvent plus complexes. S’il a soif, par
exemple, il cherche mes yeux, regarde ensuite le robinet du cabinet de
toilette et montre ainsi qu’il coordonne très nettement les notions de
soif, d’eau jaillissante et d’intervention humaine. Si je m’habille pour
sortir, il suit passionnément tous mes gestes. Tandis que je lace mes
brodequins, il me lèche consciencieusement les mains, afin que ma
divinité lui soit favorable et surtout pour me féliciter de l’excellente
idée que j’ai de prendre l’air. C’est une sorte d’approbation générale
et encore confuse. Les brodequins annoncent la promenade, c’est-à-dire
l’espace, les routes odorantes, l’herbe touffue et pleine de surprises,
les coins embaumés d’ordures, les rencontres amicales ou tragiques, la
poursuite d’un gibier du reste chimérique. Mais la belle vision est
encore en suspens dans l’inquiétude. Il ignore jusqu’ici s’il
m’accompagnera. Maintenant son sort se décide et ses yeux, adorablement
angoissés, dévorent mes intentions. Si je boucle mes guêtres de cuir,
c’est l’effondrement subit et total de tout ce qui soutient la joie de
vivre. Il n’y a plus un seul rayon d’espoir. Elles présagent l’odieuse
et solitaire motocyclette qu’il ne peut suivre: et il va tristement
s’allonger dans un coin sombre où il reprend les mornes songes de son
désœuvrement et de son abandon. Mais si j’enfile les manches de mon
grand manteau, on dirait que mes bras qui s’étendent ouvrent les portes
du plus éblouissant des paradis. Plus de doute. Cette fois, c’est
l’auto, manifeste, indubitable, c’est-à-dire le rayonnant sommet des
suprêmes allégresses! Et des cris délirants, des bonds désordonnés, des
embrassades encombrantes et folles acclament un bonheur qui, cependant,
n’est encore qu’une idée immatérielle, faite de souvenirs naïfs et
d’espérances ingénues.