Nous en étions là, doucement endormis sur nos convictions millénaires,
lorsqu’un homme entre en scène qui, tout à coup, nous montre que nous
nous sommes trompés, que durant de longs siècles nous avons passé à côté
d’une vérité que recouvrait à peine un voile très léger. Et le plus
étrange, c’est que cette étonnante découverte n’est point du tout la
conséquence naturelle d’une invention nouvelle, de procédés ou de
méthodes qu’on ne connaissait pas jusqu’à ce jour. Elle ne doit rien aux
plus récentes acquisitions de notre science. Elle naît de la plus humble
des idées que l’homme le plus primitif aurait pu concevoir dès les
premiers jours de la terre. Il s’agit simplement d’avoir un peu plus de
patience, de confiance et de respect envers ceux qui partagent notre
sort dans un monde dont nous ignorons toutes les intentions. Il s’agit
simplement d’avoir un peu moins d’orgueil et de se pencher un peu plus
fraternellement sur des existences beaucoup plus fraternelles que nous
ne l’avions cru. On connaît la naïveté presque puérile des méthodes de
von Osten et de Krall. Ils partent de ce principe que le cheval est un
enfant ignorant mais intelligent et le traitent comme tel. Ils parlent,
expliquent, démontrent, raisonnent, récompensent ou punissent comme un
maître d’école qui s’adresse à des petits garçons de cinq ou six ans.
Ils rangent d’abord quelques quilles devant l’étrange élève. Ils les
comptent et les font compter en soulevant et en abaissant tour à tour le
sabot du cheval. Il acquiert ainsi la première notion des nombres. Ils
ajoutent ensuite une ou deux quilles à celles qu’on vient de compter, et
disent par exemple: trois quilles plus deux quilles font cinq quilles.
De cette façon commence l’explication et la démonstration de l’addition;
puis, par le procédé inverse, celle de la soustraction, à laquelle
succèdent celles de la multiplication, de la division et de tout le
reste.
Au début, les séances sont extrêmement laborieuses et demandent une
patience infatigable, affectueuse, qui est tout le secret du miracle.
Mais sitôt franchie la première barrière de ténèbres, les progrès sont
d’une rapidité déconcertante.
Tout ceci est incontestable; et les faits sont là, devant lesquels il
faut bien s’incliner. Mais ce qui renverse toutes nos convictions, ou
pour mieux dire tous les préjugés que des milliers d’années ont faits
aussi inébranlables que des axiomes, ce que nous ne parvenons pas à
comprendre, c’est que le cheval comprenne tout à coup ce que nous
exigeons de lui, c’est le premier pas, le premier frémissement d’une
intelligence inopinée qui se révèle subitement humaine. A quel instant
précis la lumière s’est-elle faite et le voile s’est-il déchiré? Il est
impossible de le saisir; mais il est certain qu’à un moment donné,
l’animal, sans qu’aucun signe visible décèle la prodigieuse
transformation intérieure, agit et répond comme s’il entendait
soudainement le langage de l’homme. Qu’est-ce qui déclanche cette
merveille? On conçoit qu’à la longue, il associe à certains mots
certains objets qui l’intéressent ou trois ou quatre faits indéfiniment
répétés qui forment l’humble trame de sa petite vie quotidienne. Il n’y
a là qu’une sorte de mémoire mécanique qui n’a rien de commun avec
l’intelligence la plus élémentaire. Mais voici qu’un beau jour, sans
transition sensible, il a l’air de connaître le sens d’une foule de mots
qui n’ont pour lui nul intérêt, qui ne lui représentent aucune image,
aucun souvenir, qu’il n’eut jamais l’occasion de relier à une sensation
agréable ou désagréable. Il manie des chiffres qui, pour l’homme même,
ne sont que d’obscures abstractions. Il résout des problèmes qu’il est
impossible d’objectiver ou de matérialiser. Il reproduit des lettres
qui, de son point de vue, ne correspondent à aucune réalité. Il fixe son
attention et fait des observations sur des objets ou des circonstances
qui ne le touchent en rien, qui lui demeurent et lui demeureront
toujours étrangers et indifférents. En un mot, il sort de l’étroit
manège où le faisaient tourner la faim et la peur qui sont, comme on l’a
dit, les deux grands moteurs de toute existence qui n’est pas humaine,
pour entrer dans le vaste cercle où les sensations se dépouillent
jusqu’à ce qu’apparaissent les idées...