XXI

Nous en étions là, doucement endormis sur nos convictions millénaires,

lorsqu’un homme entre en scène qui, tout à coup, nous montre que nous

nous sommes trompés, que durant de longs siècles nous avons passé à côté

d’une vérité que recouvrait à peine un voile très léger. Et le plus

étrange, c’est que cette étonnante découverte n’est point du tout la

conséquence naturelle d’une invention nouvelle, de procédés ou de

méthodes qu’on ne connaissait pas jusqu’à ce jour. Elle ne doit rien aux

plus récentes acquisitions de notre science. Elle naît de la plus humble

des idées que l’homme le plus primitif aurait pu concevoir dès les

premiers jours de la terre. Il s’agit simplement d’avoir un peu plus de

patience, de confiance et de respect envers ceux qui partagent notre

sort dans un monde dont nous ignorons toutes les intentions. Il s’agit

simplement d’avoir un peu moins d’orgueil et de se pencher un peu plus

fraternellement sur des existences beaucoup plus fraternelles que nous

ne l’avions cru. On connaît la naïveté presque puérile des méthodes de

von Osten et de Krall. Ils partent de ce principe que le cheval est un

enfant ignorant mais intelligent et le traitent comme tel. Ils parlent,

expliquent, démontrent, raisonnent, récompensent ou punissent comme un

maître d’école qui s’adresse à des petits garçons de cinq ou six ans.

Ils rangent d’abord quelques quilles devant l’étrange élève. Ils les

comptent et les font compter en soulevant et en abaissant tour à tour le

sabot du cheval. Il acquiert ainsi la première notion des nombres. Ils

ajoutent ensuite une ou deux quilles à celles qu’on vient de compter, et

disent par exemple: trois quilles plus deux quilles font cinq quilles.

De cette façon commence l’explication et la démonstration de l’addition;

puis, par le procédé inverse, celle de la soustraction, à laquelle

succèdent celles de la multiplication, de la division et de tout le

reste.

Au début, les séances sont extrêmement laborieuses et demandent une

patience infatigable, affectueuse, qui est tout le secret du miracle.

Mais sitôt franchie la première barrière de ténèbres, les progrès sont

d’une rapidité déconcertante.

Tout ceci est incontestable; et les faits sont là, devant lesquels il

faut bien s’incliner. Mais ce qui renverse toutes nos convictions, ou

pour mieux dire tous les préjugés que des milliers d’années ont faits

aussi inébranlables que des axiomes, ce que nous ne parvenons pas à

comprendre, c’est que le cheval comprenne tout à coup ce que nous

exigeons de lui, c’est le premier pas, le premier frémissement d’une

intelligence inopinée qui se révèle subitement humaine. A quel instant

précis la lumière s’est-elle faite et le voile s’est-il déchiré? Il est

impossible de le saisir; mais il est certain qu’à un moment donné,

l’animal, sans qu’aucun signe visible décèle la prodigieuse

transformation intérieure, agit et répond comme s’il entendait

soudainement le langage de l’homme. Qu’est-ce qui déclanche cette

merveille? On conçoit qu’à la longue, il associe à certains mots

certains objets qui l’intéressent ou trois ou quatre faits indéfiniment

répétés qui forment l’humble trame de sa petite vie quotidienne. Il n’y

a là qu’une sorte de mémoire mécanique qui n’a rien de commun avec

l’intelligence la plus élémentaire. Mais voici qu’un beau jour, sans

transition sensible, il a l’air de connaître le sens d’une foule de mots

qui n’ont pour lui nul intérêt, qui ne lui représentent aucune image,

aucun souvenir, qu’il n’eut jamais l’occasion de relier à une sensation

agréable ou désagréable. Il manie des chiffres qui, pour l’homme même,

ne sont que d’obscures abstractions. Il résout des problèmes qu’il est

impossible d’objectiver ou de matérialiser. Il reproduit des lettres

qui, de son point de vue, ne correspondent à aucune réalité. Il fixe son

attention et fait des observations sur des objets ou des circonstances

qui ne le touchent en rien, qui lui demeurent et lui demeureront

toujours étrangers et indifférents. En un mot, il sort de l’étroit

manège où le faisaient tourner la faim et la peur qui sont, comme on l’a

dit, les deux grands moteurs de toute existence qui n’est pas humaine,

pour entrer dans le vaste cercle où les sensations se dépouillent

jusqu’à ce qu’apparaissent les idées...

L'hôte inconnu · 第 83 / 114 题