Reste, il est vrai, le monde des insectes où se passent des merveilles.
Il y a là des architectes, des géomètres, des mécaniciens, des
ingénieurs, des tisserands, des physiciens, des chimistes, des
chirurgiens qui devancèrent la plupart des inventions humaines. Je n’ai
pas à rappeler ici le génie bâtisseur des guêpes et des abeilles,
l’organisation sociale et économique de la ruche et de la fourmilière,
les pièges de l’araignée, le nid et l’œuf suspendu de l’Eumène,
l’entassement méthodique des proies dans la cellule de l’Odynère, la
boule immonde, mais géniale, du Scarabée sacré, les rondelles
impeccables du Mégachile, les maçonneries des Chalicodomes, les trois
coups de poignard du Sphex dans les trois centres nerveux du grillon, le
stylet du Cerceris qui paralyse ses victimes sans les tuer et les
conserve indéfiniment à l’état de gibier frais; et tant d’autres traits,
si nombreux, qu’on ne saurait les énumérer sans récapituler toute
l’œuvre de J.-H. Fabre et déséquilibrer cette étude. Mais ici règne un
tel silence, une telle obscurité, qu’il n’y a rien à espérer. Il
n’existe pour ainsi dire aucun repère, aucun moyen de communication
entre l’univers des insectes et le nôtre; et nous sommes peut-être moins
éloignés de saisir et de pénétrer ce qui a lieu dans Saturne ou dans
Jupiter que ce qui se déroule dans la fourmilière ou la ruche. Nous
ignorons absolument la qualité, le nombre, l’étendue et la nature même
de leurs sens. Plusieurs des grandes lois sur quoi se fonde notre vie
n’existent pas pour eux; toutes celles qui, par exemple, régissent les
liquides, sont complètement bouleversées. Ils ont l’air d’habiter notre
planète, mais en réalité se meuvent sur un astre entièrement différent.
Ne comprenant rien à leur intelligence percée de trous déconcertants, où
la stupidité la plus aveugle vient tout à coup détruire les combinaisons
les plus savantes et les plus géniales, nous avons appelé instinct, ce
que nous ne comprenions pas, remettant à plus tard l’interprétation de
ce mot qui touche aux plus insolubles énigmes de la vie. Il n’y a donc,
au point de vue de l’étude des facultés intellectuelles, rien à tirer de
ces êtres extraordinaires qui ne sont pas comme les autres animaux nos
«frères inférieurs», mais des étrangers, des inconnus tombés on ne sait
d’où, des survivants ou des précurseurs d’un autre monde.