Oui, mais ce miracle est tellement imprévu que, dès que nous y prenons
pied, une sorte d’égarement instinctif nous saisit qui se refuse à
l’évidence et nous force à chercher de tous côtés pour voir s’il n’y a
pas une autre issue. Même en présence de ces chevaux extraordinaires, et
tandis qu’ils travaillent sous nos yeux, nous ne croyons pas encore
sincèrement à ce qui remplit et subjugue nos regards. Nous acceptons les
faits, puisqu’il n’y a nul moyen de les éluder; mais nous ne les
acceptons que provisoirement et pour ainsi dire sous bénéfice
d’inventaire, remettant à plus tard l’explication de tout repos qui nous
rendra nos bonnes certitudes suffisamment bornées. Mais l’explication ne
vient pas; il n’y en a aucune dans les régions habituelles et un peu
basses où nous espérions la trouver; il n’y a faute, faille, ni crevasse
dans la haute évidence, et rien ne nous délivre du mystère.
Il faut avouer que ce mystère, surgi d’un point où nous attendions le
moins l’inconnu, porte en soi de quoi mettre en fuite toutes nos
assurances. Songez donc que depuis que l’homme a paru sur cette terre,
il vit parmi des êtres, qu’après une expérience immémoriale, il croyait
connaître aussi complètement qu’il connaît un objet façonné de ses
mains. Il a choisi parmi ces êtres les plus dociles et ceux qu’il
appelait les plus intelligents, en attachant ici au mot intelligence un
sens si étroitement limité qu’il est à peu près dérisoire. Il les a
observés, interrogés, éprouvés, analysés, disséqués de toutes les
manières imaginables: et des existences entières ne furent consacrées
qu’à l’étude de leurs mœurs, de leurs facultés, de leur système nerveux,
de leur pathologie, de leur psychologie, de leurs instincts. Il en était
résulté des certitudes qui, parmi celles qui soutiennent notre petite
vie inexpliquée sur une planète inexplicable, paraissent le moins
suspectes, le moins sujettes à revision. Il est entendu, par exemple,
que le cheval est doué d’une mémoire extraordinaire, qu’il possède le
sens de la direction, qu’il comprend quelques signes et même quelques
mots et y obéit. Il est également incontestable que les singes
anthropoïdes sont capables d’imiter un grand nombre de nos gestes et de
nos attitudes; mais il est également manifeste que leur imitation
effarée et fébrile n’en saisit ni le but ni la portée. Quant au chien,
celui de tous ces animaux privilégiés qui vit le plus près de nous, qui,
depuis des milliers et des milliers d’années est notre commensal, notre
collaborateur, notre ami, il est évident qu’on surprend par moments,
dans ses yeux profonds et attentifs, d’assez étranges lueurs. Il est
certain qu’il erre parfois de façon singulière le long des bornes
mystérieuses qui séparent notre intelligence de celle que nous accordons
aux autres êtres qui peuplent avec nous cette terre. Mais il est non
moins certain qu’il ne les a jamais nettement franchies. Nous savons
exactement jusqu’où il peut aller, et nous avons invariablement constaté
que nos efforts, notre patience, nos encouragements, nos appels
passionnés ne purent jusqu’ici le faire sortir du cercle assez étroit et
ténébreusement enchanté où la nature semble l’avoir, une fois pour
toutes, emprisonné.