Sur le terrain ainsi débarrassé et à l’entrée de cette énigme
inattendue, qui vient troubler notre quiétude dans une région que nous
croyions définitivement explorée et acquise, il ne reste plus que deux
façons, sinon d’expliquer, du moins d’envisager le phénomène: admettre
purement et simplement l’intelligence presque humaine du cheval, ou
avoir recours à une théorie encore très indécise et très confuse que,
faute de mieux, nous appellerons la théorie médiumnique et subliminale
et dont nous nous efforcerons tout à l’heure, et sans doute vainement,
de dissiper les plus épaisses ténèbres. Mais quelle que soit
l’interprétation adoptée, il faut reconnaître qu’elle nous plonge dans
un mystère aussi profond, aussi étonnant d’un côté que de l’autre, un
mystère qui s’apparente directement aux plus grands qui nous accablent;
et selon qu’on se plaît à habiter un univers où tout est à portée de
l’intelligence ou un monde où tout est incompréhensible, il y a lieu de
s’y résigner ou de s’en réjouir.
Krall, quant à lui, ne doute pas un instant que ses chevaux ne résolvent
eux-mêmes, sans aucune aide, sans aucune influence étrangère, par les
seules forces de leur intelligence, les problèmes les plus ardus qu’on
leur propose. Il est persuadé qu’ils comprennent ce qu’on leur dit et ce
qu’ils disent; en un mot, que leur cerveau et leur volonté accomplissent
exactement toutes les fonctions d’une volonté et d’un cerveau humains.
Il est certain que les faits semblent lui donner raison, et que son
opinion a le plus grand poids, car après tout, il connaît ses chevaux
mieux que personne; il a vu naître ou plutôt s’éveiller cette
intelligence endormie, comme une mère voit naître ou s’éveiller celle de
son enfant, il a surpris ses premiers tâtonnements, connu ses premières
résistances et ses premiers triomphes, il l’a regardé se former, se
dégager, s’élever peu à peu au point qu’elle atteint aujourd’hui; pour
tout dire, il est le père, le principal et le seul témoin perpétuel du
miracle.