On remercie Muhamed en lui octroyant une royale ration de carottes, et
l’on introduit un élève dont la science me domine de moins haut:
Haenschen, le petit poney vif et prompt comme un gros rat. Il n’a, non
plus que moi, dépassé les opérations élémentaires, de sorte que nous
nous comprendrons mieux et traiterons d’égal à égal.
Krall me demande deux nombres à multiplier, je donne 63 × 7. Il fait
l’opération et inscrit le produit au tableau, suivi du signe de la
division, soit 441 ÷ 7. A l’instant Haenschen frappe ou plutôt gratte
énergiquement, avec une célérité qu’on a peine à suivre, trois coups du
sabot droit et six du sabot gauche, ce qui fait 63, car il ne faut pas
oublier qu’en allemand on ne dit pas 63, mais 3 et 60. On le félicite et
pour témoigner sa satisfaction, il retourne prestement le chiffre en
marquant 36, puis le remet sur pied en regrattant 63. Il s’amuse
visiblement et jongle avec les nombres. Et les additions, les
soustractions, les multiplications et les divisions se succèdent, sur
des chiffres que je fournis moi-même, afin d’écarter toute idée de
collusion. Haenschen se trompe rarement, et quand il le fait, on a
l’impression très nette que son erreur est volontaire; c’est une
espièglerie d’écolier qui joue un mauvais tour à son professeur. Les
solutions tombent dru comme grêle sur le petit tremplin, la réponse
exacte est déclanchée par la question comme si l’on appuyait sur le
bouton d’une sonnerie. La désinvolture de l’animal est aussi surprenante
que sa maîtrise. Mais dans cette désinvolture indocile, dans cette
pétulance qui semble inattentive, il y a cependant une idée fixe et
permanente; Haenschen piaffe, rue, gambade, encense, a l’air de ne
pouvoir tenir en place, mais ne quitte jamais le tremplin auquel il
n’est nullement attaché. S’intéresse-t-il aux problèmes, y prend-il
plaisir? On ne sait, mais il a manifestement l’attitude de quelqu’un qui
accomplit un devoir ou un travail qu’on ne discute point, qui est
important, nécessaire et inévitable.
Mais voici que la séance se termine brusquement sur une plaisanterie un
peu forte de l’élève qui attrape son bon maître par le fond du pantalon
et y plante d’irrespectueuses incisives. Il est sévèrement admonesté,
privé de carottes et honteusement renvoyé en ses appartements privés.