Mais Muhamed, par des signes d’impatience auxquels on ne peut se
tromper, montre qu’il a assez de l’orthographe. Pour le distraire et le
récompenser, son bon maître lui propose alors quelques extractions de
racines carrées et cubiques. Muhamed paraît ravi; ce sont ses problèmes
favoris, car il s’intéresse moins qu’autrefois aux multiplications et
aux divisions les plus difficiles. Elles lui semblent sans doute peu
dignes de lui.
Krall écrit donc au tableau noir diverses racines dont je n’ai pas pris
note. Du reste, le fait que le cheval les résout facilement n’étant plus
contesté, il n’y aurait guère d’intérêt à reproduire ici des problèmes
d’aspect assez rébarbatif, dont on peut trouver de nombreuses variantes
dans les comptes rendus et les procès-verbaux des séances signés par les
Drs Mackensie et Hartkopff, par Overbeck, Claparède et bien d’autres. Ce
qui frappe surtout, c’est l’aisance, la promptitude, je dirais presque
l’allégresse distraite avec laquelle l’étrange mathématicien donne les
solutions. Le dernier chiffre est à peine sorti de la craie, que déjà le
sabot droit frappe les unités, immédiatement suivi du sabot gauche qui
marque les dizaines. Aucun signe d’attention ou de réflexion, on ne
saisit même pas le moment où le cheval regarde le problème; et la
réponse semble jaillir automatiquement d’une intelligence invisible.
Selon les séances, les erreurs sont rares ou fréquentes, mais quand on
les lui fait remarquer, il les corrige presque toujours. Assez souvent,
le nombre est renversé, 47 devient 74, par exemple; il le retourne
d’ailleurs de bonne grâce lorsqu’on le lui demande.
Je suis visiblement abasourdi; mais peut-être ces problèmes sont-ils
préparés d’avance? Ce serait déjà bien extraordinaire, mais enfin moins
étonnant que leur solution effective. Krall ne lit pas ce soupçon dans
mes yeux, puisqu’il n’y monte point; néanmoins, pour écarter jusqu’à son
ombre, il me prie d’écrire moi-même, au tableau, une racine quelconque.
Il faut que je confesse ici l’humiliante ignorance qui est la honte de
ma vie. Je n’ai pas la moindre idée des mystères que recèlent ces
opérations obscures et compliquées. J’ai fait mes humanités comme tout
le monde; mais après avoir franchi les frontières utiles et familières
de la division et de la multiplication, il me fut impossible de
m’avancer dans les parages désolés et hérissés de chiffres où règnent
les racines carrées, cubiques et je ne sais quelles autres puissances
monstrueuses, sans forme et sans visage, qui m’inspiraient une
incoercible terreur. Toutes les persécutions de mes excellents
professeurs se brisèrent une à une contre une force d’inertie
inébranlable. Successivement écœurés, ils m’abandonnèrent à ma morne
ignorance, me prédisant d’ailleurs le plus sombre avenir et
d’inconsolables regrets. Je dois dire que jusqu’à ce jour je n’avais
guère éprouvé les effets de ces noires prédictions; mais voici que sonne
l’heure où je vais expier les fautes de mon adolescence. Néanmoins, je
garde bon visage et prenant au hasard les premiers chiffres qui me
viennent à l’esprit, j’écris bravement sur le tableau une racine énorme
et téméraire. Muhamed demeure immobile. Krall l’interpelle vivement en
le priant de se hâter. Muhamed lève le sabot droit mais ne le laisse pas
retomber. Krall s’impatiente, prodigue les prières, les promesses, les
menaces; le sabot reste suspendu, comme pour attester une bonne volonté
irréalisable. Alors mon hôte se retourne, considère le problème et me
dit: «La racine est-elle exacte?»--Exacte, qu’est-ce à dire? il y a donc
des racines qui...?--Mais je n’ose poursuivre, mon ignorance inavouable
éclate brusquement à mes yeux. Le bon Krall sourit, et sans entreprendre
de compléter une éducation trop arriérée pour que subsiste le moindre
espoir, tente péniblement le calcul et déclare que le cheval était dans
le vrai en refusant de donner une solution impossible.