XIII

Ensuite vient Berto qui ressemble à un gros cheval normand à la robe

soyeuse. C’est l’entrée calme, digne et pacifique d’un grand aveugle.

Ses larges yeux noirs et brillants sont complètement morts, et tout

réflexe y est aboli. Il cherche en tâtonnant du sabot le plancher sur

lequel il devra marquer les réponses. Il en est encore aux premiers

éléments du calcul; et les débuts de son éducation furent

particulièrement laborieux. C’est par de petits coups frappés sur le

flanc qu’on parvint à lui faire comprendre la valeur et la signification

des nombres et des signes de l’addition et de la soustraction. Krall lui

parle comme un père parlerait au plus jeune de ses fils. Il lui explique

affectueusement les humbles opérations que je propose: 2 + 3, 8 - 4, 2

fois 3.--«Attention, ce n’est pas +3, ni -3!», etc. Il ne se trompe

presque jamais. Quand il n’a pas compris le problème, il attend qu’on le

répète ou qu’on l’inscrive du bout du doigt sur son flanc, et son

application d’enfant arriéré et déshérité est un spectacle infiniment

touchant. Il est bien plus zélé, plus consciencieux que ses

condisciples, et l’on sent que dans ses ténèbres, ce travail est, après

ses repas, le seul point lumineux et intéressant de son existence. Il

est certain qu’il ne rivalisera jamais avec Muhamed, par exemple, le

calculateur prodige, l’Inaudi des chevaux; mais il est la preuve

précieuse et vivante que l’hypothèse des signes inconscients et

imperceptibles, la seule que les savants allemands aient jusqu’ici

sérieusement envisagée, est décidément indéfendable.

Je n’ai pas encore parlé de Zarif. Il se montre assez mal disposé ce

matin et d’ailleurs n’est en arithmétique qu’un Muhamed moins savant et

plus capricieux. Il répond à tort et à travers à la plupart des

problèmes où lève obstinément le pied sans vouloir l’abaisser, pour bien

marquer sa mauvaise volonté, mais résout à l’instant et correctement le

dernier, lorsqu’on lui promet une pleine terrinée de carottes et la fin

de la séance. Le palefrenier entre pour l’emmener; à un geste quelconque

de celui-ci, l’étalon s’effare, se cabre et s’affole.--«La mauvaise

conscience», dit gravement Krall: et le mot, dans cette atmosphère

hybride, saturée d’on ne sait quoi qui vient d’un autre monde, prend une

signification, une importance singulières.

Mais il est une heure et demie, l’heure sacrée du dîner allemand. Les

chevaux sont reconduits devant leurs râteliers et les hommes se séparent

en se souhaitant l’inévitable _Mahlzeit_.

Tout en m’accompagnant le long des quais de la noire et fangeuse Wupper,

Krall me dit: «Il est regrettable que vous n’ayez pas vu Zarif dans un

de ses meilleurs moments. Il est parfois plus inquiétant que Muhamed, et

m’a fait deux ou trois surprises qui semblent incroyables. Un matin, par

exemple, j’arrive à l’écurie et me dispose à lui donner sa leçon

d’arithmétique. A peine devant le tremplin, il se met à frapper du pied.

Je le laisse faire et je suis stupéfait d’entendre une phrase tout

entière, une phrase absolument humaine, sortir lettre par lettre du

sabot de la bête!--«Albert a battu Haenschen», me dit-il ce jour-là. Une

autre fois, j’écris sous sa dictée: «Haenschen a mordu Kama». Comme un

enfant qui revoit son père, il éprouvait le besoin de me mettre au

courant des petits événements de l’écurie, il faisait l’humble et naïve

chronique d’une humble vie sans aventures.»

Krall, du reste, vivant dans son miracle, a l’air de trouver cela fort

naturel et presque nécessaire. Moi, qui n’y baigne que depuis quelques

heures, je l’accepte presque aussi tranquillement que lui. Sans hésiter,

je crois ce qu’il m’affirme, tout en me demandant, devant ce phénomène

qui, pour la première fois depuis que l’homme existe, nous apporte une

phrase qui ne sort pas d’une cervelle humaine, où nous allons, où nous

en sommes, et ce qui se prépare...

L'hôte inconnu · 第 75 / 114 题