Ensuite vient Berto qui ressemble à un gros cheval normand à la robe
soyeuse. C’est l’entrée calme, digne et pacifique d’un grand aveugle.
Ses larges yeux noirs et brillants sont complètement morts, et tout
réflexe y est aboli. Il cherche en tâtonnant du sabot le plancher sur
lequel il devra marquer les réponses. Il en est encore aux premiers
éléments du calcul; et les débuts de son éducation furent
particulièrement laborieux. C’est par de petits coups frappés sur le
flanc qu’on parvint à lui faire comprendre la valeur et la signification
des nombres et des signes de l’addition et de la soustraction. Krall lui
parle comme un père parlerait au plus jeune de ses fils. Il lui explique
affectueusement les humbles opérations que je propose: 2 + 3, 8 - 4, 2
fois 3.--«Attention, ce n’est pas +3, ni -3!», etc. Il ne se trompe
presque jamais. Quand il n’a pas compris le problème, il attend qu’on le
répète ou qu’on l’inscrive du bout du doigt sur son flanc, et son
application d’enfant arriéré et déshérité est un spectacle infiniment
touchant. Il est bien plus zélé, plus consciencieux que ses
condisciples, et l’on sent que dans ses ténèbres, ce travail est, après
ses repas, le seul point lumineux et intéressant de son existence. Il
est certain qu’il ne rivalisera jamais avec Muhamed, par exemple, le
calculateur prodige, l’Inaudi des chevaux; mais il est la preuve
précieuse et vivante que l’hypothèse des signes inconscients et
imperceptibles, la seule que les savants allemands aient jusqu’ici
sérieusement envisagée, est décidément indéfendable.
Je n’ai pas encore parlé de Zarif. Il se montre assez mal disposé ce
matin et d’ailleurs n’est en arithmétique qu’un Muhamed moins savant et
plus capricieux. Il répond à tort et à travers à la plupart des
problèmes où lève obstinément le pied sans vouloir l’abaisser, pour bien
marquer sa mauvaise volonté, mais résout à l’instant et correctement le
dernier, lorsqu’on lui promet une pleine terrinée de carottes et la fin
de la séance. Le palefrenier entre pour l’emmener; à un geste quelconque
de celui-ci, l’étalon s’effare, se cabre et s’affole.--«La mauvaise
conscience», dit gravement Krall: et le mot, dans cette atmosphère
hybride, saturée d’on ne sait quoi qui vient d’un autre monde, prend une
signification, une importance singulières.
Mais il est une heure et demie, l’heure sacrée du dîner allemand. Les
chevaux sont reconduits devant leurs râteliers et les hommes se séparent
en se souhaitant l’inévitable _Mahlzeit_.
Tout en m’accompagnant le long des quais de la noire et fangeuse Wupper,
Krall me dit: «Il est regrettable que vous n’ayez pas vu Zarif dans un
de ses meilleurs moments. Il est parfois plus inquiétant que Muhamed, et
m’a fait deux ou trois surprises qui semblent incroyables. Un matin, par
exemple, j’arrive à l’écurie et me dispose à lui donner sa leçon
d’arithmétique. A peine devant le tremplin, il se met à frapper du pied.
Je le laisse faire et je suis stupéfait d’entendre une phrase tout
entière, une phrase absolument humaine, sortir lettre par lettre du
sabot de la bête!--«Albert a battu Haenschen», me dit-il ce jour-là. Une
autre fois, j’écris sous sa dictée: «Haenschen a mordu Kama». Comme un
enfant qui revoit son père, il éprouvait le besoin de me mettre au
courant des petits événements de l’écurie, il faisait l’humble et naïve
chronique d’une humble vie sans aventures.»
Krall, du reste, vivant dans son miracle, a l’air de trouver cela fort
naturel et presque nécessaire. Moi, qui n’y baigne que depuis quelques
heures, je l’accepte presque aussi tranquillement que lui. Sans hésiter,
je crois ce qu’il m’affirme, tout en me demandant, devant ce phénomène
qui, pour la première fois depuis que l’homme existe, nous apporte une
phrase qui ne sort pas d’une cervelle humaine, où nous allons, où nous
en sommes, et ce qui se prépare...