C’est un magnifique spécimen de l’orthographe équine! Triomphant et
troublé, je rappelle le bon Krall, qui, accoutumé au prodige, le trouve
tout naturel, mais fronce le sourcil: «Qu’est cela, Muhamed, tu as
encore fait une faute. Ce n’est pas un Z mais un F qu’il faut mettre à
la fin du mot. Veux-tu bien corriger ça tout de suite.»
Et Muhamed docile, reconnaissant son tort, donne les trois coups du
sabot droit, suivis des quatre coups du sabot gauche qui représentent
l’F le plus irrécusable que l’on puisse exiger.
Remarquez en passant la logique de son écriture phonétique:
contrairement à son habitude, il frappe l’E muet après le W, parce qu’il
est indispensable; mais le trouvant inclus dans le D, il le juge
superflu et le supprime d’autorité.
On se tâte, on s’interroge, on se demande en présence de quel phénomène
humanisé, de quelle force inconnue, de quel être nouveau l’on se trouve.
C’était donc tout cela que cachaient dans leurs yeux nos frères
silencieux? On a honte de la longue injustice de l’homme. On cherche
autour de soi je ne sais quelles traces éclatantes ou subtiles du
mystère. On se sent attaqué dans son for intérieur, dans toutes ses
certitudes et ses sécurités. On vient de sentir sur sa face le petit
souffle de l’abîme. On ne serait pas plus étonné si l’on entendait tout
à coup parler les morts. Mais le plus étonnant c’est qu’on n’est pas
longtemps étonné. Nous vivons tous, à notre insu, dans l’attente de
l’extraordinaire; et quand il se présente, il nous émeut bien moins que
son attente. On dirait qu’une sorte d’instinct supérieur qui sait tout
et connaît les miracles qui pendent sur nos têtes, nous rassure d’avance
et nous aide à entrer de plain-pied dans le surnaturel. Il n’est rien à
quoi l’on s’accoutume plus promptement qu’au merveilleux; et ce n’est
qu’après, à la réflexion, que notre intelligence qui ne sait presque
rien, se rend compte de l’énormité de certains phénomènes.