Mais on m’appelle pour prendre place dans l’écurie où se donnent les
leçons. C’est une petite salle à litière de tourbe, vide, nue et
blanchie à la chaux. Des cloisons de bois, à hauteur d’appui, séparent
le cheval des assistants. En face de l’écolier à quatre pattes, cloué au
mur, un tableau noir et sur le côté un coffre à avoine qui est le siège
des spectateurs. Muhamed est introduit. Krall, un peu nerveux, ne
dissimule pas son inquiétude. Les chevaux sont journaliers, incertains,
capricieux, extrêmement sensibles. Un rien les trouble, les déconcerte,
les indispose. Menaces, prières et même l’irrésistible attrait des
carottes et du bon pain de seigle sont alors inutiles. Ils refusent
obstinément de travailler ou répondent à tort et à travers. Tout dépend
d’une lubie, de l’état de l’atmosphère, du repas du matin, de
l’impression que leur fait le visiteur. Pourtant, à certains indices
imperceptibles, Krall croit reconnaître que la séance ne sera pas
mauvaise. Muhamed frémit, souffle puissamment des naseaux, fait entendre
de petits gloussements indistincts, excellents présages, paraît-il. Je
prends place sur le coffre à avoine. Le maître, la craie à la main, à
côté du tableau noir, s’adressant à Muhamed comme à un être humain, me
présente dans les formes:
«Muhamed, attention! Voici ton oncle (il me désigne), qui a fait un long
voyage afin de t’honorer de sa visite. Il s’agit de ne point tromper son
attente. Il se nomme Maeterlinck. (Krall prononce l’ae à
l’allemande, c’est-à-dire comme un a long.)--As-tu compris,
«Maeterlinck»?--Montre-lui maintenant que tu connais tes lettres et que
tu sais épeler correctement un nom, comme un enfant intelligent.--Vas-y,
nous t’écoutons.»
Muhamed pousse un bref hennissement, et, sur le petit plancher mobile
qui se trouve à ses pieds, frappe du sabot droit et puis du sabot gauche
le nombre de coups qui, dans l’alphabet conventionnel[26] dont se
servent les chevaux, correspond à la lettre M, puis successivement, sans
hésitation, sans arrêt, marque les lettres A D R L I N S H, qui
représentent l’aspect inattendu que prend mon humble nom dans la
phonétique et l’âme chevalines. On lui fait observer qu’il y a une
erreur. Il en convient volontiers et remplace l’S et l’H par un G, puis
le G par un K. On insiste pour qu’il remplace le D par un T; mais
Muhamed, satisfait de son œuvre, répond «non» de la tête et se refuse à
toute correction nouvelle.
[26] Voir page 178.
X
Je vous assure que, bien qu’on s’y attende, le premier choc est assez
troublant. Je n’ignore pas qu’à raconter ces choses on passe pour une
dupe trop facilement éblouie par les prestiges, sans doute puérils,
d’une petite scène ingénieusement machinée. Quelles machinations, quels
prestiges? Est-ce dans la parole qu’ils résident?--Mais admettre que le
cheval comprend et traduit les paroles du maître, c’est précisément
accepter la partie la plus extraordinaire du phénomène. S’agirait-il
d’attouchements ou de signaux conventionnels? Si naïf qu’on puisse être,
on les saisirait tout de même plus aisément qu’un cheval, fût-il un
cheval de génie. Krall ne porte jamais la main sur l’animal; il s’agite
au hasard dans la petite écurie sans apprêts, il se tient le plus
souvent derrière la bête qui ne peut pas le voir, ou bien il vient
s’asseoir à côté de son hôte sur l’innocent coffre à avoine, occupé,
tandis qu’il morigène son élève, à mettre à jour le procès-verbal de la
séance. Il se prête d’ailleurs avec la plus sereine complaisance à
toutes les contraintes, à toutes les épreuves, à tous les contrôles
qu’on lui suggère. Je vous assure que la réalité est beaucoup plus
simple et plus claire que les soupçons des sceptiques lointains; et que
la moindre idée de fraude dans l’honnête atmosphère de la vieille écurie
n’effleure même pas l’âme la plus ombrageuse.
Mais, dira-t-on, peut-être Krall, qui savait que vous alliez venir à
Elberfeld, avait naturellement fait répéter à satiété ce petit exercice
d’épellation qui n’est apparemment qu’un brillant exercice de mémoire.
Bien qu’elle me semble peu sérieuse, par acquit de conscience, je
soumets l’objection à Krall qui me dit aussitôt: «Essayez vous-même,
dictez au cheval n’importe quel mot allemand de deux ou trois syllabes,
en le scandant énergiquement. Je sors de l’écurie et vous laisse seul
avec lui.»
Me voilà tête à tête avec Muhamed. J’avoue que je me sens un peu
intimidé. Je me suis trouvé maintes fois plus à l’aise en présence des
grands ou des rois de la terre. A qui donc, au juste, ai-je affaire?
Mais je rassemble mon courage et prononce à voix haute le premier mot
que le hasard m’envoie, le nom de l’hôtel où je suis descendu:
«Weidenhof». Tout d’abord, Muhamed, que l’absence de son maître
désoriente un peu, semble-t-il, n’a pas l’air de m’entendre et ne daigne
même pas se douter de ma présence. Mais je répète avec ardeur sur tous
les tons: «Weidenhof! Weidenhof!» tour à tour insinuant, menaçant,
suppliant, impérieux. Enfin mon compagnon mystérieux se décide tout à
coup à me prêter l’oreille, et sans désemparer, frappe allègrement les
lettres que voici, que j’inscris à mesure sur le tableau noir: