IX

Mais on m’appelle pour prendre place dans l’écurie où se donnent les

leçons. C’est une petite salle à litière de tourbe, vide, nue et

blanchie à la chaux. Des cloisons de bois, à hauteur d’appui, séparent

le cheval des assistants. En face de l’écolier à quatre pattes, cloué au

mur, un tableau noir et sur le côté un coffre à avoine qui est le siège

des spectateurs. Muhamed est introduit. Krall, un peu nerveux, ne

dissimule pas son inquiétude. Les chevaux sont journaliers, incertains,

capricieux, extrêmement sensibles. Un rien les trouble, les déconcerte,

les indispose. Menaces, prières et même l’irrésistible attrait des

carottes et du bon pain de seigle sont alors inutiles. Ils refusent

obstinément de travailler ou répondent à tort et à travers. Tout dépend

d’une lubie, de l’état de l’atmosphère, du repas du matin, de

l’impression que leur fait le visiteur. Pourtant, à certains indices

imperceptibles, Krall croit reconnaître que la séance ne sera pas

mauvaise. Muhamed frémit, souffle puissamment des naseaux, fait entendre

de petits gloussements indistincts, excellents présages, paraît-il. Je

prends place sur le coffre à avoine. Le maître, la craie à la main, à

côté du tableau noir, s’adressant à Muhamed comme à un être humain, me

présente dans les formes:

«Muhamed, attention! Voici ton oncle (il me désigne), qui a fait un long

voyage afin de t’honorer de sa visite. Il s’agit de ne point tromper son

attente. Il se nomme Maeterlinck. (Krall prononce l’ae à

l’allemande, c’est-à-dire comme un a long.)--As-tu compris,

«Maeterlinck»?--Montre-lui maintenant que tu connais tes lettres et que

tu sais épeler correctement un nom, comme un enfant intelligent.--Vas-y,

nous t’écoutons.»

Muhamed pousse un bref hennissement, et, sur le petit plancher mobile

qui se trouve à ses pieds, frappe du sabot droit et puis du sabot gauche

le nombre de coups qui, dans l’alphabet conventionnel[26] dont se

servent les chevaux, correspond à la lettre M, puis successivement, sans

hésitation, sans arrêt, marque les lettres A D R L I N S H, qui

représentent l’aspect inattendu que prend mon humble nom dans la

phonétique et l’âme chevalines. On lui fait observer qu’il y a une

erreur. Il en convient volontiers et remplace l’S et l’H par un G, puis

le G par un K. On insiste pour qu’il remplace le D par un T; mais

Muhamed, satisfait de son œuvre, répond «non» de la tête et se refuse à

toute correction nouvelle.

[26] Voir page 178.

X

Je vous assure que, bien qu’on s’y attende, le premier choc est assez

troublant. Je n’ignore pas qu’à raconter ces choses on passe pour une

dupe trop facilement éblouie par les prestiges, sans doute puérils,

d’une petite scène ingénieusement machinée. Quelles machinations, quels

prestiges? Est-ce dans la parole qu’ils résident?--Mais admettre que le

cheval comprend et traduit les paroles du maître, c’est précisément

accepter la partie la plus extraordinaire du phénomène. S’agirait-il

d’attouchements ou de signaux conventionnels? Si naïf qu’on puisse être,

on les saisirait tout de même plus aisément qu’un cheval, fût-il un

cheval de génie. Krall ne porte jamais la main sur l’animal; il s’agite

au hasard dans la petite écurie sans apprêts, il se tient le plus

souvent derrière la bête qui ne peut pas le voir, ou bien il vient

s’asseoir à côté de son hôte sur l’innocent coffre à avoine, occupé,

tandis qu’il morigène son élève, à mettre à jour le procès-verbal de la

séance. Il se prête d’ailleurs avec la plus sereine complaisance à

toutes les contraintes, à toutes les épreuves, à tous les contrôles

qu’on lui suggère. Je vous assure que la réalité est beaucoup plus

simple et plus claire que les soupçons des sceptiques lointains; et que

la moindre idée de fraude dans l’honnête atmosphère de la vieille écurie

n’effleure même pas l’âme la plus ombrageuse.

Mais, dira-t-on, peut-être Krall, qui savait que vous alliez venir à

Elberfeld, avait naturellement fait répéter à satiété ce petit exercice

d’épellation qui n’est apparemment qu’un brillant exercice de mémoire.

Bien qu’elle me semble peu sérieuse, par acquit de conscience, je

soumets l’objection à Krall qui me dit aussitôt: «Essayez vous-même,

dictez au cheval n’importe quel mot allemand de deux ou trois syllabes,

en le scandant énergiquement. Je sors de l’écurie et vous laisse seul

avec lui.»

Me voilà tête à tête avec Muhamed. J’avoue que je me sens un peu

intimidé. Je me suis trouvé maintes fois plus à l’aise en présence des

grands ou des rois de la terre. A qui donc, au juste, ai-je affaire?

Mais je rassemble mon courage et prononce à voix haute le premier mot

que le hasard m’envoie, le nom de l’hôtel où je suis descendu:

«Weidenhof». Tout d’abord, Muhamed, que l’absence de son maître

désoriente un peu, semble-t-il, n’a pas l’air de m’entendre et ne daigne

même pas se douter de ma présence. Mais je répète avec ardeur sur tous

les tons: «Weidenhof! Weidenhof!» tour à tour insinuant, menaçant,

suppliant, impérieux. Enfin mon compagnon mystérieux se décide tout à

coup à me prêter l’oreille, et sans désemparer, frappe allègrement les

lettres que voici, que j’inscris à mesure sur le tableau noir:

L'hôte inconnu · 第 71 / 114 题