Avant que commence la séance et tandis que le maître fait l’inspection
du matin, je m’approche de Muhamed, je lui parle et le flatte de la main
en plongeant mes yeux dans les siens afin d’y surprendre une trace de
son génie. La jolie bête fine et musclée est calme et confiante comme un
chien; elle se montre extrêmement aimable et accueillante et cherche à
me donner de vastes coups de langue et de puissants baisers que
j’esquive de mon mieux parce qu’ils sont un peu brusques et trop
appuyés. Le limpide regard d’antilope est profond, grave et lointain,
mais ne diffère en rien de celui de ses frères qui, depuis des milliers
d’années, n’a vu que la brutalité et l’ingratitude de l’homme. Si l’on y
pouvait lire quelque chose, ce ne serait pas ce petit effort insuffisant
et vain que nous appelons la pensée, mais plutôt je ne sais quelle large
inquiétude, quel humide regret des plaines sans limites et coupées de
rivières où s’ébattait la race avant la servitude humaine. En tout cas,
à le voir ainsi attaché d’un licol au seuil de l’écurie, chassant les
mouches et grattant distraitement le pavé, Muhamed n’est qu’un cheval
bien élevé qui semble attendre la selle ou le harnais et qui cache son
nouveau secret aussi profondément que tous les autres que la nature a
enfouis en lui.