VI

Je trouvai M. Krall en son magasin d’orfèvreries, sorte de palais de

Golconde, où ruissellent et étincellent les perles et les pierres les

plus précieuses de la terre. M. Krall, il est bon de le rappeler afin

d’écarter tout soupçon d’intérêt pécuniaire, est un riche industriel

dont la famille dirige, de père en fils, depuis trois générations, l’une

des plus importantes maisons de bijouterie de l’Allemagne. Ses

recherches, loin de lui rapporter le moindre profit, lui coûtent fort

cher, absorbent tous ses loisirs et une partie du temps qu’il devrait

consacrer à ses affaires et, selon l’usage, lui valent de la part de ses

concitoyens et de bon nombre de savants, plus d’ennuis, d’attaques

injustes et de sarcasmes que de considération et de reconnaissance.

C’est avant tout une œuvre ingrate et désintéressée d’apôtre et de

précurseur.

Au demeurant, M. Krall, bien que sa foi soit active, ardente et

contagieuse, n’a rien d’un visionnaire et d’un illuminé. C’est un homme

d’une cinquantaine d’années, alerte, vigoureux, enthousiaste, mais

pondéré, ouvert à toutes les idées et même à tous les rêves, mais

pratique, patient, méthodique et lesté du plus inaltérable bon sens. Il

inspire dès l’abord cette bonne confiance sans restrictions, sans

arrière-pensée, qui dissipe à l’instant les doutes instinctifs, les

inquiétudes obscures et les soupçons voilés qui séparent d’habitude deux

êtres qui, pour la première fois, vont se serrer la main; et l’on salue

en lui, du plus profond de soi, l’honnête homme, l’ami sûr auquel on est

prêt à se livrer et qu’on regrette de n’avoir pas rencontré plus tôt

dans la vie.

Par les rues et les quais animés d’Elberfeld, nous nous rendons ensemble

à l’écurie, située à quelques centaines de pas du magasin. Dans la cour

ombragée d’un tilleul, les chevaux prennent l’air devant les portes de

leurs boxes. Ils sont quatre, à savoir: Muhamed, le plus intelligent, le

mieux doué, le grand mathématicien de la troupe; son ménechme Zarif, un

peu moins avancé, plus indocile, plus sournois, mais aussi plus

fantasque, plus spontané, et dont les saillies sont parfois

déconcertantes; ensuite Haenschen, un petit poney shetlandais qui n’est

guère plus gros qu’un terre-neuve, le gavroche de la bande, trépidant,

facétieux, étourdi, coléreux, susceptible, mais qui vous abat

instantanément, en grattant rageusement du sabot, les additions et les

multiplications les plus difficiles; et enfin le dernier venu, le replet

et placide Berto, un imposant étalon noir, complètement aveugle et privé

d’odorat. Il n’est à l’école que depuis quelques mois, et se trouve

encore, si l’on peut dire, dans les classes préparatoires; mais fait

déjà, un peu plus pesamment, mais d’une humeur plus égale et plus

consciencieuse que ses condisciples, de petites additions, de petites

soustractions que plus d’un enfant de son âge ne résoudrait pas mieux.

Dans un coin, Kama, un jeune éléphant, de deux ou trois ans, à peu près

de la taille d’un âne qu’on aurait outrageusement ballonné, roule des

yeux malicieux et presque polissons à l’abri de larges oreilles en

feuille de rhubarbe, et de sa trompe insinuante et fureteuse ramasse

soigneusement ce qu’il juge comestible, c’est-à-dire à peu près tout ce

qui traîne sur le pavé. On en attendait de grandes choses, mais

jusqu’ici il a déçu toutes les espérances; c’est le cancre de

l’institut. Peut-être est-il encore trop jeune, sa petite âme

éléphantine ressemble sans doute à celle d’un bébé en nourrice qui, au

lieu de s’amuser avec ses pieds et ses mains, joue avec le nez

prodigieux qui doit d’abord explorer et interroger l’univers. Il est

impossible de fixer son attention; et quand on installe devant lui son

alphabet aux lettres mobiles, au lieu de nommer celles qu’on lui

désigne, il s’applique à les détacher de leur tige afin de les avaler

subrepticement. Il a découragé son bon maître qui, en attendant que

vienne la raison et la sagesse promises par les légendes

proboscidiennes, l’abandonne à une ignorance satisfaite qu’agrémente du

reste un appétit presque insatiable.

L'hôte inconnu · 第 68 / 114 题