Je trouvai M. Krall en son magasin d’orfèvreries, sorte de palais de
Golconde, où ruissellent et étincellent les perles et les pierres les
plus précieuses de la terre. M. Krall, il est bon de le rappeler afin
d’écarter tout soupçon d’intérêt pécuniaire, est un riche industriel
dont la famille dirige, de père en fils, depuis trois générations, l’une
des plus importantes maisons de bijouterie de l’Allemagne. Ses
recherches, loin de lui rapporter le moindre profit, lui coûtent fort
cher, absorbent tous ses loisirs et une partie du temps qu’il devrait
consacrer à ses affaires et, selon l’usage, lui valent de la part de ses
concitoyens et de bon nombre de savants, plus d’ennuis, d’attaques
injustes et de sarcasmes que de considération et de reconnaissance.
C’est avant tout une œuvre ingrate et désintéressée d’apôtre et de
précurseur.
Au demeurant, M. Krall, bien que sa foi soit active, ardente et
contagieuse, n’a rien d’un visionnaire et d’un illuminé. C’est un homme
d’une cinquantaine d’années, alerte, vigoureux, enthousiaste, mais
pondéré, ouvert à toutes les idées et même à tous les rêves, mais
pratique, patient, méthodique et lesté du plus inaltérable bon sens. Il
inspire dès l’abord cette bonne confiance sans restrictions, sans
arrière-pensée, qui dissipe à l’instant les doutes instinctifs, les
inquiétudes obscures et les soupçons voilés qui séparent d’habitude deux
êtres qui, pour la première fois, vont se serrer la main; et l’on salue
en lui, du plus profond de soi, l’honnête homme, l’ami sûr auquel on est
prêt à se livrer et qu’on regrette de n’avoir pas rencontré plus tôt
dans la vie.
Par les rues et les quais animés d’Elberfeld, nous nous rendons ensemble
à l’écurie, située à quelques centaines de pas du magasin. Dans la cour
ombragée d’un tilleul, les chevaux prennent l’air devant les portes de
leurs boxes. Ils sont quatre, à savoir: Muhamed, le plus intelligent, le
mieux doué, le grand mathématicien de la troupe; son ménechme Zarif, un
peu moins avancé, plus indocile, plus sournois, mais aussi plus
fantasque, plus spontané, et dont les saillies sont parfois
déconcertantes; ensuite Haenschen, un petit poney shetlandais qui n’est
guère plus gros qu’un terre-neuve, le gavroche de la bande, trépidant,
facétieux, étourdi, coléreux, susceptible, mais qui vous abat
instantanément, en grattant rageusement du sabot, les additions et les
multiplications les plus difficiles; et enfin le dernier venu, le replet
et placide Berto, un imposant étalon noir, complètement aveugle et privé
d’odorat. Il n’est à l’école que depuis quelques mois, et se trouve
encore, si l’on peut dire, dans les classes préparatoires; mais fait
déjà, un peu plus pesamment, mais d’une humeur plus égale et plus
consciencieuse que ses condisciples, de petites additions, de petites
soustractions que plus d’un enfant de son âge ne résoudrait pas mieux.
Dans un coin, Kama, un jeune éléphant, de deux ou trois ans, à peu près
de la taille d’un âne qu’on aurait outrageusement ballonné, roule des
yeux malicieux et presque polissons à l’abri de larges oreilles en
feuille de rhubarbe, et de sa trompe insinuante et fureteuse ramasse
soigneusement ce qu’il juge comestible, c’est-à-dire à peu près tout ce
qui traîne sur le pavé. On en attendait de grandes choses, mais
jusqu’ici il a déçu toutes les espérances; c’est le cancre de
l’institut. Peut-être est-il encore trop jeune, sa petite âme
éléphantine ressemble sans doute à celle d’un bébé en nourrice qui, au
lieu de s’amuser avec ses pieds et ses mains, joue avec le nez
prodigieux qui doit d’abord explorer et interroger l’univers. Il est
impossible de fixer son attention; et quand on installe devant lui son
alphabet aux lettres mobiles, au lieu de nommer celles qu’on lui
désigne, il s’applique à les détacher de leur tige afin de les avaler
subrepticement. Il a découragé son bon maître qui, en attendant que
vienne la raison et la sagesse promises par les légendes
proboscidiennes, l’abandonne à une ignorance satisfaite qu’agrémente du
reste un appétit presque insatiable.