Afin de compléter ce court préambule, il convient d’ajouter que, depuis
quelque temps, le cas des chevaux d’Elberfeld n’est plus absolument
unique. Il existe en effet à Mannheim un chien de race assez imprécise
qui accomplit à peu près les mêmes prouesses que ses émules solipèdes.
Il est moins avancé qu’eux en arithmétique, mais fait correctement de
petites additions, soustractions et multiplications d’un ou deux
chiffres. Il lit et écrit en frappant de la patte, selon un alphabet
qu’il a, paraît-il, imaginé lui-même, et son orthographe est également
simplifiée et phonétisée à l’extrême. Il distingue la couleur des fleurs
dans une gerbe, compte le contenu d’un porte-monnaie et sépare les
marcks des pfennigs. Il sait chercher et trouver les mots qui
définissent l’objet ou l’image qu’on lui présente. On lui montre, par
exemple, un bouquet dans un vase en lui demandant ce que c’est: «Un
verre avec de petites fleurs», répond-il. Et ses réponses ont souvent
une spontanéité, une originalité bien singulières. Au cours d’un
exercice de lecture où le mot «herbst», (automne), avait par hasard
arrêté l’attention, le professeur William Mackensie lui demande s’il
peut lui expliquer ce que c’est que l’automne. C’est, réplique Rolf, «le
temps où il y a des pommes». Dans la même séance, le même professeur,
ignorant ce qu’elle représente, lui tend une carte où sont tracés des
carrés rouges et bleus.--«Qu’est ceci?»--«Bleu, rouge, pas mal de dés»,
répond le chien. Parfois ses réparties ne manquent pas d’humour.--«Que
veux-tu que je fasse pour te faire plaisir»? lui demande un jour une
dame de ses amies.--«Wedelen», réplique gravement maître Rolf,
c’est-à-dire: «remuer la queue».
Rolf, dont la célébrité est assez récente, n’a pas encore été l’objet
d’enquêtes minutieuses et de rapports copieux et innombrables comme ses
illustres rivaux de la Prusse rhénane. Mais les faits que je viens de
citer et qui sont attestés par des hommes tels que le Prof. Mackensie et
M. Duchatel, le savant et perspicace vice-président de la «Société
Universelle d’Études psychiques»[25], qui se rendirent à Mannheim tout
exprès pour les étudier, ne paraissent pas plus contestables que ceux
d’Elberfeld, dont ils sont une sorte de réplique ou d’écho. On rencontre
assez fréquemment de pareilles coïncidences parmi les phénomènes
anormaux. Ils éclatent simultanément sur divers points du globe, se
répondent et se multiplient comme s’ils obéissaient à un mot d’ordre. Il
est donc probable que nous verrons encore d’autres manifestations du
même genre. On dirait qu’une onde nouvelle se propage et qu’après avoir
éveillé dans l’homme des forces qu’il ne connaissait pas, elle atteint à
présent d’autres êtres qui peuplent avec nous cette terre mystérieuse où
ils vivent, souffrent et meurent comme nous, sans comprendre pourquoi.
[25] Lire au sujet de ces faits l’intéressante conférence de M. EDMOND
DUCHATEL, publiée dans _les Annales des Sciences psychiques_
(octobre 1913).
V
Je n’ai pas été à Mannheim, mais j’ai fait le pèlerinage d’Elberfeld et
j’ai séjourné dans cette ville le temps qu’il fallait pour emporter une
conviction que partagent tous ceux qui entreprirent le voyage.
Il y a donc quelques mois, M. Krall, à qui j’avais promis l’an dernier
de visiter ses chevaux merveilleux, voulut bien renouveler son
invitation de façon plus pressante, en ajoutant qu’après le 15
septembre, son écurie serait peut-être dispersée et qu’en tout cas, il
lui faudrait, sur l’ordre de son médecin, suspendre indéfiniment des
exercices qui le fatiguaient beaucoup.
Je partis aussitôt pour Elberfeld qui est, comme on sait, une importante
ville industrielle de la Prusse rhénane, plus originale, plus avenante
et plus pittoresque qu’on ne s’y attendrait. J’avais dès longtemps lu à
peu près tout ce qui s’était publié sur la question, et j’étais
absolument persuadé de la réalité des faits, dont il est d’ailleurs bien
difficile de douter après les épreuves et les contrôles réitérés,
incessants, rigoureux, souvent hostiles et presque hargneux auxquels les
expériences furent soumises. Quant à leur interprétation, j’étais
convaincu que la télépathie, c’est-à-dire la transmission de pensée de
subconscience à subconscience, demeurait, pour étrange qu’elle fût dans
cette région nouvelle, la seule hypothèse acceptable, malgré certaines
circonstances qui semblaient nettement l’exclure. A défaut de la
télépathie proprement dite, j’inclinais à l’hypothèse médiumnique ou
subliminale, très habilement esquissée par M. de Vesme, dans une
remarquable conférence faite le 22 décembre 1912, à la Société
Universelle d’Études psychiques. Il est vrai que la télépathie, surtout
lorsqu’on la pousse à l’extrême, fait avant tout appel aux forces
subliminales, de façon que les deux hypothèses se confondent sur plus
d’un point et qu’il est souvent malaisé de démêler où finit la première,
où commence la seconde. Mais cette discussion sera mieux à sa place un
peu plus loin.