Mais il laissait un disciple que n’avait pas ébranlé la défection
générale. Un riche industriel d’Elberfeld, M. Krall, s’était, en effet,
très vivement intéressé aux travaux de von Osten, et, durant les
dernières années du vieillard, avait passionnément suivi, et assez
souvent même, dirigé l’éducation de l’étalon prodige. Von Osten lui
légua _Kluge Hans_; de son côté, Krall avait acheté deux étalons arabes,
_Muhamed_ et _Zarif_, dont les prouesses surpassèrent bientôt celles de
l’ancêtre. Tout fut remis en question, les événements prirent une allure
énergique et décisive, et les adversaires du miracle, au lieu d’un
vieillard fatigué, maniaque, un peu boudeur et désarmé, trouvèrent
devant eux un homme jeune, ardent, doué d’un remarquable instinct
scientifique, ingénieux, lettré et capable de se défendre.
Sa méthode d’éducation diffère d’ailleurs sensiblement de celle de von
Osten. Chose curieuse, au fond de l’âme un peu fruste et assez bizarre
du vieil amateur de chevaux, s’était élevé, peu à peu, contre son élève
à quatre pattes, une sorte de haine. Il sentait la volonté ombrageuse et
fière de l’étalon se dresser contre la sienne, avec une obstination
qu’il qualifiait de diabolique. Ils s’affrontaient comme deux ennemis et
les leçons prenaient plutôt la forme d’une lutte tragique et sournoise
où l’âme de la bête se révoltait contre l’emprise humaine.
Krall, au contraire, adore ses élèves; et l’affection dont ils se
sentent enveloppés les a, pour ainsi dire, humanisés. Ils n’ont plus
aucun de ces mouvements de méfiance affolée qui révèlent tout à coup,
chez le cheval le plus soumis et le mieux dressé, la terreur atavique de
l’homme. Il leur parle longuement, tendrement, comme un père parlerait à
ses enfants, et on a l’impression étrange qu’ils écoutent et comprennent
tout ce qu’il dit. S’ils paraissent ne pas saisir une explication ou une
démonstration, il la recommence, la décompose, la paraphrase dix fois de
suite, avec une patience maternelle. Aussi les progrès furent-ils
incomparablement plus rapides et plus stupéfiants que ceux du vieil
Hans. Moins de deux semaines après la première leçon, Muhamed exécutait
correctement de petites additions, de petites soustractions
élémentaires. Il avait appris à distinguer les dizaines des unités,
frappant celles-ci du pied droit et les premières du pied gauche. Il
connaissait la signification des signes + et -. Quatre jours plus tard,
il abordait les multiplications et les divisions. Au bout de quelques
mois, il savait extraire les racines carrées et cubiques; et peu après,
il apprenait à épeler et à lire en se servant de l’alphabet
conventionnel imaginé par Krall.
Cet alphabet paraît, au premier abord, assez compliqué. Il n’est, du
reste, qu’un pis aller; mais comment trouver mieux? Le malheureux
cheval, presque sans voix, n’a qu’une manière de s’exprimer: un sabot
maladroit qui ne fut pas créé pour traduire la pensée. Il a donc fallu
inventer, comme pour les tables parlantes, un alphabet spécial, où
chaque lettre est désignée par un certain nombre de coups frappés du
pied droit et du pied gauche. Le voici tel qu’on en remet un exemplaire
aux visiteurs d’Elberfeld, afin qu’ils puissent suivre les opérations du
cheval.
+============================+
| | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 |
|----+---+---+---+---+---+---|
| 10 | E | N | R | S | M | C |
|----+---+---+---+---+---+---|
| 20 | A | H | L | T | Ä | CH|
|----+---+---+---+---+---+---|
| 30 | I | D | G | W | J |SCH|
|----+---+---+---+---+---+---|
| 40 | O | B | F | K | Ö | |
|----+---+---+---+---+---+---|
| 50 | U | V | Z | P | Ü | |
|----+---+---+---+---+---+---|
| 60 | EI| AU| EU| X | Q | |
+============================+
Pour marquer, par exemple, la lettre E, le cheval frappera un coup du
pied gauche et un coup du pied droit; pour la lettre L, trois coups du
pied gauche et deux du pied droit, et ainsi de suite. Ils ont cet
alphabet si bien gravé dans la mémoire qu’ils ne se trompent pour ainsi
dire jamais, et frappent si rapidement de l’un et l’autre sabot, qu’au
début on a quelque peine à les suivre.
Muhamed et Zarif,--car les progrès de Zarif étaient à peu près
parallèles à ceux de son condisciple, bien qu’il paraisse un peu moins
doué au point de vue des mathématiques supérieures,--Muhamed et Zarif
reproduisent ainsi les mots qu’on prononce devant eux, épellent le nom
des visiteurs, répondent aux questions qu’on leur pose et émettent
parfois de petites observations, de petites réflexions personnelles et
spontanées, dont nous reparlerons plus loin. Ils ont créé à leur usage
une orthographe outrancièrement fantaisiste et phonétique dont ils
refusent obstinément de se départir et qui rend souvent assez difficile
la lecture de leurs écrits. Jugeant la plupart des voyelles inutiles,
ils s’en tiennent presque exclusivement aux consonnes; c’est ainsi que
Zucker, par exemple, devient Zkr, Pferd, Pfrt ou Frt, etc.
Je n’exposerai pas ici par le menu les autres preuves d’intelligence,
multiples et variées que prodiguent les hôtes singuliers de l’étrange
écurie. Ils ne sont pas seulement des calculateurs de premier ordre,
pour lesquels les fractions et les racines les plus rébarbatives n’ont
plus guère de secrets. Ils distinguent les sons, les couleurs et les
parfums, lisent l’heure au cadran d’une montre, reconnaissent certaines
figures géométriques, les images, les photographies, etc.
A la suite de ces expériences de plus en plus décisives et surtout après
la publication du grand ouvrage de Krall, _Denkende Tiere_, très précis,
très méthodique, le problème se posait nettement devant l’opinion et,
cette fois, n’était plus récusable. Les commissions scientifiques se
succédèrent à Elberfeld et les rapports s’accumulèrent. Des savants de
tous pays, parmi lesquels le Dr Edinger, l’éminent neurologiste de
Francfort, les professeurs D.-H. Kraemer et H.-E. Ziegler, de Stuttgart,
le Dr Paul Sarasin, de Bâle, le professeur Ostwald, de Berlin, le
professeur A. Beredka, de l’Institut Pasteur, le Dr Ed. Claparède, de
l’Université de Genève, le professeur Schœller, le physicien Gehrke, de
Berlin, le professeur Goldstein, de Darmstadt, le professeur von
Buttel-Reepen, d’Oldenburg, le professeur William Mackensie, de Gênes,
le professeur R. Assagioli, de Florence, le Dr Hartkopf, de Cologne, le
Dr Freudenberg, de Bruxelles, le Dr Ferrari, de Bologne, etc., etc., car
la liste s’allonge chaque jour, vinrent étudier sur place l’inexplicable
phénomène que le professeur Claparède proclame «l’événement le plus
sensationnel qui soit jamais survenu dans la psychologie».
A l’exception de deux ou trois incrédules ou misonéistes irréductibles,
ou de ceux qui firent à Elberfeld un séjour insuffisant, tous furent
unanimes à reconnaître la réalité des faits et la parfaite loyauté des
expériences. Le désaccord ne commence que lorsqu’il s’agit de les
commenter, de les interpréter et de les expliquer.