On trouve parmi les faits recueillis par M. Bozzano une prémonition
singulière où les inconnus de l’espace et du temps se mêlent d’une façon
très curieuse. Au mois d’août de l’année 1910, le chevalier Giovanni de
Figueroa, l’un des maîtres d’armes les plus réputés de Palerme, voit en
songe un endroit champêtre, le long d’une route blanche de poussière,
par laquelle il pénètre dans un vaste champ cultivé. Au milieu de ce
champ s’élève une construction rustique avec rez-de-chaussée pour
magasins et étables, à droite une cabane de branchages et un char sur
lequel on a déposé des harnais.
Un paysan, vêtu d’un pantalon sombre et coiffé d’un feutre noir,
s’avance à sa rencontre, l’invite à le suivre, le conduit derrière la
maison et par une porte étroite et basse ils entrent dans une petite
étable où s’amorce un court escalier de pierre qui tourne intérieurement
au-dessus de la porte d’entrée. Un mulet attaché à une mangeoire mobile,
de sa croupe, obstrue le passage; le chevalier est obligé de le déplacer
et gravit l’escalier au bout duquel il se trouve dans une sorte de
grenier dont le plafond est tapissé de grappes de pastèques, de tomates,
d’oignons et de maïs.
Dans cette chambre sont réunies deux femmes et une petite fille; de la
porte qui donne dans la pièce contiguë, il aperçoit un lit, extrêmement
haut, comme il n’en a jamais vu.
Là s’arrête ce rêve qui lui semble si étrange qu’il en parle à plusieurs
de ses amis dont il cite les noms et qui sont prêts à confirmer son
témoignage.
Le 12 octobre de la même année, afin d’assister un de ses concitoyens
dans un duel, accompagné de ses témoins, il se rend en automobile à
Marano, où il n’était jamais allé et dont il ignorait même l’existence.
A peine enfoncés dans la campagne, la route blanche et poussiéreuse
l’impressionne singulièrement. L’automobile s’arrête aux limites d’un
champ qu’il reconnaît. On descend et il fait remarquer à l’un des
témoins: «Ce n’est pas la première fois que je viens ici. Au bout du
sentier il doit y avoir une maison, et à droite une cabane et un char
contenant des harnais.» En effet, tout s’y trouve comme il l’a dit. Un
instant après, au moment précis prévu par le songe, arrive le paysan au
pantalon sombre et au feutre noir qui l’invite à le suivre. Mais au lieu
de marcher derrière lui, le chevalier le précède, car il connaît déjà
les lieux. Il retrouve l’étable, et exactement à la place qu’il occupait
plus de deux mois auparavant, près de sa mangeoire mobile, le mulet qui,
de la croupe, barre l’escalier. Le maître d’armes escalade les marches,
revoit le grenier au plafond tapissé de pastèques, de tomates et
d’oignons, et dans un angle, à droite, les trois femmes muettes,
identiques à celles du rêve, tandis que dans la pièce contiguë, il
reconnaît le lit dont la hauteur extraordinaire l’avait si vivement
frappé.
On dirait vraiment que les faits, la réalité d’outre-terre, la vérité
éternelle, que sais-je, ont voulu nous montrer ici que le temps et
l’espace sont la même illusion, la même convention, et n’existent pas en
dehors de notre petite intelligence diurne; que «partout» et «toujours»
sont exactement synonymes et règnent seuls dès qu’on franchit les
étroites bornes de l’obscure conscience dans laquelle nous vivons. Il
est fort admissible que le chevalier de Figueroa ait pu avoir par
clairvoyance la vision exacte et détaillée de lieux qu’il ne devait
visiter que plus tard; c’est un phénomène assez fréquent, presque
classique, qui, ayant pour objet les réalités de l’espace, ne nous
étonne pas outre mesure et, en tout cas, ne nous arrache pas au monde
que perçoivent nos sens. Le champ, la maison, la cabane, le grenier ne
bougeant pas, il n’est pas miraculeux qu’on les retrouve à la même
place. Mais soudain, voilà qu’abandonnant ce domaine de tout repos, le
phénomène se transporte dans le temps; et, parmi des lieux inconnus,
fait passer et se rencontrer, à la seconde fatidique, tous les acteurs
mobiles de ce petit drame en deux actes, dont le premier s’était déroulé
déjà, deux mois et demi auparavant, dans les abîmes d’on ne sait quelle
autre vie, où il semblait attendre, immobile et irrévocable, sa
réalisation terrestre. Ici toute explication ne ferait que condenser ses
mesquines ténèbres sur une mer de ténèbres. Notons en passant, une fois
de plus, les bizarreries de ces prémonitions. Elles accumulent les
détails les plus précis, les plus circonstanciés, tant que la scène
demeure insignifiante; mais s’arrêtent brusquement devant le seul moment
pathétique et intéressant du drame qu’elles préparent: le duel, ses
péripéties, son issue. Nous retrouvons bien là les habitudes
incohérentes, impuissantes, ironiques ou facétieuses de notre hôte
inconnu.