Mais ne prolongeons pas davantage ces spéculations assez vaines sur
l’espace et le temps. C’est jouer avec des mots qui représentent fort
mal des idées que nous ne nous représentons pas du tout. En résumé, s’il
nous est difficile de concevoir que l’avenir préexiste, peut-être nous
est-il encore plus difficile de comprendre qu’il ne préexiste point;
outre qu’un certain nombre de faits tend à prouver qu’il est aussi réel,
aussi définitif, qu’il a dans le temps ou l’éternité, autant de fixité,
autant de relief que le passé. Or, dès qu’il préexiste, il n’est pas
étonnant que nous le puissions connaître; il est même surprenant, étant
donné qu’il pend sur nous de toutes parts, que nous ne le découvrions
pas plus souvent et plus facilement. Reste à savoir ce que deviendrait
notre vie si tout y était prévu, si nous la voyions se dérouler d’avance
et tout entière avec ses événements qui devraient être inévitables,
puisque s’il nous était possible de les éviter, ils n’existeraient pas
et nous ne pourrions les apercevoir. Supposez qu’au lieu d’être
anormale, incertaine, obscure, discutable et très rare, la prédiction
devienne pour ainsi dire scientifique, habituelle, claire et
infaillible; au bout de peu de temps, n’ayant plus rien à prédire, elle
périrait faute d’aliments. S’il m’était par exemple annoncé que je doive
périr au cours d’un voyage en Italie, je renoncerais naturellement à ce
voyage; dès lors on n’aurait pu me le prédire et bientôt toute vie ne
serait plus qu’inaction, désistement et abstention, une sorte de vaste
plaine désertique où s’amoncelleraient les germes d’événements morts-nés
et d’où émergeraient peut-être deux ou trois aventures à peu près
heureuses et les petits incidents insignifiants qu’on n’aurait pas pris
la peine d’éviter. Mais ce sont là des questions d’ailleurs
inextricables sur lesquelles nous n’insisterons pas davantage.