On a essayé d’éclairer cette énigme en la transportant dans l’espace.
Elle y perd, il est vrai, la plupart de ses ténèbres, mais c’est
apparemment qu’en changeant de milieu elle a complètement changé de
nature et n’offre plus aucun rapport avec ce qu’elle était quand elle se
trouvait dans le temps. On nous dit, par exemple, que d’innombrables
villes répandues sur la surface de la terre sont pour nous comme si
elles n’étaient pas, tant que nous ne les avons pas aperçues, et ne
commencent d’exister qu’au moment que nous les parcourons. Il est vrai;
mais l’espace, en dehors de toutes spéculations métaphysiques, a pour
nous des réalités que ne possède pas le temps. L’espace, bien que très
mystérieux et incompréhensible dès qu’on dépasse certaines bornes, n’est
cependant pas comme le temps incompréhensible et illusoire en toutes ses
parties. Il est certain que nous concevons parfaitement que ces villes
que nous n’avons jamais vues, que sans doute nous ne verrons jamais,
existent indubitablement, au lieu que nous nous représentons bien plus
difficilement que la catastrophe qui, dans cinquante ans, doit anéantir
l’une d’elles existe déjà aussi réellement que la ville elle-même. Il
nous est loisible d’imaginer un point d’où, avec des yeux plus perçants
que les nôtres, nous embrasserions d’un seul regard toutes les cités de
notre globe et même celles d’autres mondes; tandis qu’il nous est
beaucoup moins aisé de supposer un point des siècles d’où nous
découvririons simultanément le passé, le présent et l’avenir, parce que
le passé, le présent et l’avenir sont trois états de la durée qui ne
peuvent trouver place en même temps dans notre intelligence et s’y
entre-dévorent inévitablement. Comment nous représenter, par exemple, un
point de l’éternité où notre petite procession soit déjà, pendant
qu’elle n’est pas encore et bien qu’elle ne soit plus? Ajoutez-y l’idée
qu’il est nécessaire et inévitable, depuis les millénaires sans
commencements, qu’à tel moment, en tel lieu, la petite procession
sortira de telle façon de la petite église, et qu’aucune volonté connue
ou imaginable n’y pourra rien changer, pas plus dans l’avenir que dans
le passé; et l’on commence à comprendre qu’il n’y a nul espoir de
comprendre.