XXIX

On a essayé d’éclairer cette énigme en la transportant dans l’espace.

Elle y perd, il est vrai, la plupart de ses ténèbres, mais c’est

apparemment qu’en changeant de milieu elle a complètement changé de

nature et n’offre plus aucun rapport avec ce qu’elle était quand elle se

trouvait dans le temps. On nous dit, par exemple, que d’innombrables

villes répandues sur la surface de la terre sont pour nous comme si

elles n’étaient pas, tant que nous ne les avons pas aperçues, et ne

commencent d’exister qu’au moment que nous les parcourons. Il est vrai;

mais l’espace, en dehors de toutes spéculations métaphysiques, a pour

nous des réalités que ne possède pas le temps. L’espace, bien que très

mystérieux et incompréhensible dès qu’on dépasse certaines bornes, n’est

cependant pas comme le temps incompréhensible et illusoire en toutes ses

parties. Il est certain que nous concevons parfaitement que ces villes

que nous n’avons jamais vues, que sans doute nous ne verrons jamais,

existent indubitablement, au lieu que nous nous représentons bien plus

difficilement que la catastrophe qui, dans cinquante ans, doit anéantir

l’une d’elles existe déjà aussi réellement que la ville elle-même. Il

nous est loisible d’imaginer un point d’où, avec des yeux plus perçants

que les nôtres, nous embrasserions d’un seul regard toutes les cités de

notre globe et même celles d’autres mondes; tandis qu’il nous est

beaucoup moins aisé de supposer un point des siècles d’où nous

découvririons simultanément le passé, le présent et l’avenir, parce que

le passé, le présent et l’avenir sont trois états de la durée qui ne

peuvent trouver place en même temps dans notre intelligence et s’y

entre-dévorent inévitablement. Comment nous représenter, par exemple, un

point de l’éternité où notre petite procession soit déjà, pendant

qu’elle n’est pas encore et bien qu’elle ne soit plus? Ajoutez-y l’idée

qu’il est nécessaire et inévitable, depuis les millénaires sans

commencements, qu’à tel moment, en tel lieu, la petite procession

sortira de telle façon de la petite église, et qu’aucune volonté connue

ou imaginable n’y pourra rien changer, pas plus dans l’avenir que dans

le passé; et l’on commence à comprendre qu’il n’y a nul espoir de

comprendre.

L'hôte inconnu · 第 60 / 114 题