Évidemment, il nous est difficile de comprendre que l’avenir puisse
ainsi précéder le néant, que le présent soit en même temps le futur et
le passé ou que ce qui n’est pas encore soit déjà en même temps qu’il
n’est plus. Mais, d’autre part, il nous est tout aussi malaisé de
concevoir que l’avenir ne préexiste pas, qu’il n’y ait rien avant le
présent et que tout ne soit que présent ou passé. Il est fort probable
que, pour une intelligence plus universelle que la nôtre, tout n’est
qu’un éternel présent, un immense _punctum stans_, comme disent les
métaphysiciens, où tous les événements sont sur un même plan; mais il
est non moins probable que quant à nous, tant que nous serons hommes,
pour comprendre quelque chose à cet éternel présent, nous serons
toujours obligés de le subdiviser en trois parties. Pris ainsi entre
deux mystères qui déroutent également notre intelligence, que nous
niions ou que nous admettions la préexistence de l’avenir, c’est au fond
une querelle de mots: dans le premier cas, nous appelons présent par
rapport à une intelligence idéale ce qui, pour nous, est avenir; dans le
second, nous appelons avenir ce qui, par rapport à l’intelligence
idéale, est le présent. Mais en dernière analyse, dans l’un et l’autre
cas, il est incontestable que, tout au moins par rapport à nous,
l’avenir préexiste, puisque cette préexistence est le seul nom dont nous
puissions désigner et la seule forme sous laquelle nous puissions
concevoir ce que nous n’apercevons pas encore dans le présent.