Nous concevons assez facilement qu’on puisse ainsi rejoindre et revoir
le cliché d’un événement qui n’est plus; et la clairvoyance
rétrospective nous paraît merveilleuse mais non point impossible. Elle
étonne mais ne renverse pas notre raison. Mais qu’il s’agisse de
récupérer la même image dans l’avenir, notre fantaisie la plus téméraire
lâche pied dès les premiers pas. Comment admettre qu’existe quelque part
la représentation ou la reproduction de ce qui n’a pas encore existé?
Pourtant, certains faits que nous venons d’étudier semblent prouver,
d’une façon presque satisfaisante, que de telles représentations non
seulement sont possibles mais qu’on peut les atteindre plus fréquemment,
pour ne pas dire plus aisément, que celles du passé. Or, dès que cette
représentation préexiste, comme il est nécessaire de l’admettre dans un
certain nombre de prémonitions, l’énigme est la même que cette
préexistence soit de quelques heures, de quelques années ou de plusieurs
siècles. Il est donc possible,--car il faut en ces choses aller droit
aux extrêmes ou n’y pas toucher,--il est donc possible qu’un clairvoyant
plus puissant que les nôtres, dieu, demi-dieu, démon, intelligence
inconnue, universelle ou vagabonde, ait vu cette procession il y a cent
mille ans, alors que rien n’était de ce qui la compose et l’entoure; et
que la terre même qui la porte n’avait pas encore émergé des profondeurs
de l’océan. Et d’autres clairvoyants, aussi puissants que le premier,
qui, de siècle en siècle, auraient regardé le même point et le même
moment, y auraient toujours aperçu, à travers les vicissitudes et les
bouleversements des mers, des rivages, des forêts, la même procession
autour de la même petite église qui sommeillait encore dans le limon
marin, et formée des mêmes personnages issus d’une race dont il n’y
avait peut-être pas encore de représentants sur la terre.