Afin d’entrevoir, tel qu’il se présente à chacun de nous, cet étrange
problème de la préexistence de l’avenir, essayons plus humblement de le
transposer en images tangibles, de le mettre, pour ainsi dire, en scène.
J’écris ces lignes assis sur une pierre, à l’ombre de grands hêtres qui
dominent un petit bourg de Normandie. C’est un de ces beaux jours d’été
où la douceur de vivre devient presque visible dans la coupe d’azur que
forme l’horizon. Au loin s’étale l’immense et fertile vallée de la
Seine, aux pâturages verts peuplés d’arbres tranquilles entre lesquels
coule le fleuve comme un long chemin d’allégresse qui mène aux bleuâtres
collines de l’estuaire. A mes pieds, sous de jeunes tilleuls, s’arrondit
la place du village. Une procession sort de l’église, et parmi des
prières et des chants monotones, on promène la statue de la Vierge
autour du sanctuaire. Je saisis tous les détails de la cérémonie: le
vieux curé finaud qui porte sans conviction un reliquaire minuscule,
quatre chantres qui, de leur bouche ouverte jusqu’aux cheveux, répandent
distraitement un latin qu’ils ne comprennent point, deux enfants de
chœur facétieux, aux robes élimées, une vingtaine de petites, de jeunes
et de vieilles filles, vêtues de blanc, empesées, ballonnées, boucanées,
que suivent six ou sept notables aux redingotes déjetées. Le cortège
disparaît derrière les arbres, reparaît au détour du chemin et rentre
prestement dans l’église. Cinq heures sonnent au clocher, comme pour
congédier la scène et marquer dans l’histoire infinie des événements,
dont nul ne gardera le souvenir, la fin d’un spectacle qui, jusqu’à la
mort de la terre et des mondes qui l’entourent, ne sera plus jamais
pareil à ce qu’il fut durant les quelques minutes qu’il amusa mes yeux.
En effet, on aura beau recommencer la procession l’année prochaine et
les années suivantes, jamais plus elle ne sera la même; non seulement
plusieurs de ses acteurs auront probablement disparu, mais tous ceux qui
reprendront leur place dans ses rangs auront subi les mille petits
changements visibles ou invisibles qu’opère dans la vie le passage des
jours et des semaines. En un mot, ce moment insignifiant est unique,
irrécouvrable, inimitable, comme tous les moments de l’existence de
toutes choses; et ce petit tableau, durant quelques secondes en suspens
sur la durée sans bornes, est tombé dans l’éternité où désormais il se
maintiendra tout entier jusqu’à la fin des temps, si bien que si
quelqu’un pouvait un jour ressaisir dans le passé, parmi ce qu’on a
appelé «les clichés astraux», l’image de ce qu’il fut, il l’y
retrouverait intact, inaltéré, indélébile, irrécusable.