Je ne sais s’il est bien nécessaire, pour clore ces chapitres,
d’aborder, après tant d’autres, le problème de la préexistence de
l’avenir qui englobe ceux de la fatalité, du libre arbitre, du temps et
de l’espace, c’est-à-dire tous les points qui touchent aux sources
essentielles du grand mystère de l’univers. Les théologiens et les
métaphysiciens les ont attaqués de toutes parts sans nous donner le
moindre espoir de les résoudre. Parmi ceux que nous pose la vie, il n’en
est pas auxquels notre cerveau paraisse plus exactement, plus
rigoureusement fermé, et ils demeurent sinon aussi inimaginables, du
moins aussi peu compréhensibles que le jour qu’on les aperçut pour la
première fois. Qu’est-ce qui correspond, en dehors de nous, à ce que
nous appelons le temps et l’espace? Nous n’en savons rien; et Kant qui
parle au nom des «Aprioristes» qui tiennent que l’idée du temps nous est
innée, ne nous apprend pas grand’chose lorsqu’il nous dit que le temps,
comme l’espace, est une forme _a priori_ de notre sensibilité,
c’est-à-dire une intuition devançant l’expérience; de même que Guyau,
parmi les «Empiristes» qui estiment que cette idée ne s’acquiert que par
l’expérience, ne nous éclaire pas davantage en déclarant que ce même
temps est la formule abstraite des changements de l’univers. Que
l’espace, comme le veut Leibnitz, soit un ordre de coexistences et le
temps un ordre de successions, que ce soit par l’espace que nous
arrivions à nous représenter le temps ou que le temps soit une forme
nécessaire de toute représentation, que celui-ci soit le père de
celui-là ou inversement, une chose est certaine, c’est que tous les
efforts des aprioristes kantiens ou néo-kantiens, des empiristes purs et
des empiristes idéalistes, aboutissent aux mêmes ténèbres; c’est que
tous les philosophes qui s’en sont occupés, parmi lesquels on peut citer
pêle-mêle les plus grands noms de la pensée d’hier et d’aujourd’hui:
Spencer, Helmholtz, Renouvier, James Sully, Stumpf, William James, Ward,
Stuart Mill, Ribot, Fouillée, Guyau, Bain, Lechalas, Balmès, Dunan et
combien d’autres, n’ont pu domestiquer la double et formidable énigme,
et que leurs théories les plus contradictoires sont également
défendables et luttent vainement dans l’obscurité contre des ombres qui
n’appartiennent pas à notre monde.