XXIV

Il y a là, évidemment, un exemple très rare, peut-être unique, de

prédiction à longue échéance d’un grand événement historique que nul ne

pouvait prévoir. Il remue plus profondément qu’aucun autre les énormes

problèmes de la fatalité, du libre arbitre, de la responsabilité. Mais

est-il assez rigoureusement établi pour qu’on en puisse faire état?

C’est ce que je ne saurais dire. En tout cas, il n’a pas passé par les

cribles de la _S. P. R._ Ensuite, au point de vue spécial qui nous

occupe pour l’instant, on ne peut affirmer que cette prémonition eût eu

quelque chance d’être utile et d’empêcher le général de se rendre à

Borodino. Il est fort probable qu’il ignorait où il allait, où il était;

et du reste, pris dans l’engrenage de la guerre, il ne lui appartenait

point d’en dégager sa destinée. La prémonition n’avait donc pu se faire

que parce qu’il était certain qu’elle ne serait pas obéie.

Quant aux deux cas précédents, les CLVe et CLVIIIe, remarquons ici

encore les étranges réticences habituelles et combien il est difficile

d’expliquer ces prémonitions si on ne les attribue pas à notre

subconscience. L’événement principal, inéluctable, n’y est pas précisé;

mais une conséquence accessoire semble détournée, comme pour faire

croire à je ne sais quel libre arbitre. Pourtant, l’entité mystérieuse

qui prévoyait la catastrophe devait prévoir aussi que rien n’arriverait

à celui qu’elle prévenait; et, dès lors, nous retombons dans l’inutile

comédie dont nous parlions plus haut. Au lieu que dans l’hypothèse de la

subconscience, celle-ci peut, comme dans le cas du voyageur, du

promontoire, de la chaudière et de la voiture, avoir cette fois, non

plus par des inférences ou des indices qui échappent à notre

clairvoyance, mais par d’autres voies inconnues, le pressentiment vague

d’un péril imminent, ou, comme je l’ai déjà dit, une vision partielle,

intermittente et indéterminée de l’événement futur, et, dans le doute,

jeter son cri d’alarme.

Après quoi, reconnaissons qu’il est presque interdit à la raison humaine

de s’égarer en ces parages; et que le rôle de prophète, après celui de

commentateur de prophéties, est un des plus difficiles, des plus ingrats

qu’on puisse tenir sur la scène de ce monde.

L'hôte inconnu · 第 55 / 114 题