Il y a là, évidemment, un exemple très rare, peut-être unique, de
prédiction à longue échéance d’un grand événement historique que nul ne
pouvait prévoir. Il remue plus profondément qu’aucun autre les énormes
problèmes de la fatalité, du libre arbitre, de la responsabilité. Mais
est-il assez rigoureusement établi pour qu’on en puisse faire état?
C’est ce que je ne saurais dire. En tout cas, il n’a pas passé par les
cribles de la _S. P. R._ Ensuite, au point de vue spécial qui nous
occupe pour l’instant, on ne peut affirmer que cette prémonition eût eu
quelque chance d’être utile et d’empêcher le général de se rendre à
Borodino. Il est fort probable qu’il ignorait où il allait, où il était;
et du reste, pris dans l’engrenage de la guerre, il ne lui appartenait
point d’en dégager sa destinée. La prémonition n’avait donc pu se faire
que parce qu’il était certain qu’elle ne serait pas obéie.
Quant aux deux cas précédents, les CLVe et CLVIIIe, remarquons ici
encore les étranges réticences habituelles et combien il est difficile
d’expliquer ces prémonitions si on ne les attribue pas à notre
subconscience. L’événement principal, inéluctable, n’y est pas précisé;
mais une conséquence accessoire semble détournée, comme pour faire
croire à je ne sais quel libre arbitre. Pourtant, l’entité mystérieuse
qui prévoyait la catastrophe devait prévoir aussi que rien n’arriverait
à celui qu’elle prévenait; et, dès lors, nous retombons dans l’inutile
comédie dont nous parlions plus haut. Au lieu que dans l’hypothèse de la
subconscience, celle-ci peut, comme dans le cas du voyageur, du
promontoire, de la chaudière et de la voiture, avoir cette fois, non
plus par des inférences ou des indices qui échappent à notre
clairvoyance, mais par d’autres voies inconnues, le pressentiment vague
d’un péril imminent, ou, comme je l’ai déjà dit, une vision partielle,
intermittente et indéterminée de l’événement futur, et, dans le doute,
jeter son cri d’alarme.
Après quoi, reconnaissons qu’il est presque interdit à la raison humaine
de s’égarer en ces parages; et que le rôle de prophète, après celui de
commentateur de prophéties, est un des plus difficiles, des plus ingrats
qu’on puisse tenir sur la scène de ce monde.