Somme toute, constatons une fois de plus que les prémonitions utiles
anéantissent forcément l’événement dans son germe et se détruisent par
conséquent elles-mêmes, en sorte que tout contrôle est impossible. Elles
n’auraient d’existence que si elles prophétisaient un événement d’ordre
général auquel le sujet n’échapperait que grâce à l’avertissement. Si
elles avaient dit à quelqu’un qui aurait eu l’intention d’aller à
Messine deux ou trois semaines avant la catastrophe: «N’y allez pas, car
cette ville sera détruite avant la fin du mois», nous posséderions un
exemple excellent.
Mais il est remarquable que les prémonitions authentiques de ce genre
sont très rares et toujours assez imprécises quant à l’événement d’ordre
général. Dans l’excellent recueil de M. Bozzano, qui est une sorte de
_Somme_ des phénomènes prémonitoires, les seuls cas assez nets sont le
CLVe et le CLVIIIe tirés l’un et l’autre du _Journal of the S. P. R._
Dans le premier[22], une mère fait rappeler par une domestique sa
fillette déjà sortie de la maison et qui comptait aller s’asseoir sur
des rochers que surplombait une voie ferrée. Au départ de la petite
fille, la mère avait entendu à plusieurs reprises, une voix intérieure
qui disait: «Envoie vers elle immédiatement, ou il lui arrivera quelque
chose d’épouvantable.» Or, peu après, un train déraillait et la
locomotive venait se briser sur les rochers, exactement à l’endroit où
l’enfant avait coutume de s’asseoir.
[22] _Journal of the S. P. R._, vol. VIII, p. 45.
Dans l’autre cas[23], sur lequel le professeur W.-F. Barrett fit une
enquête spéciale, le capitaine Mac Gowan, se trouvant à Brooklyn avec
ses deux fils encore jeunes, avait promis à ceux-ci de les conduire au
théâtre. Il va la veille choisir ses places et acheter les billets; mais
le matin du jour fixé, il entend une voix intérieure lui répéter
impérieusement: «Ne va pas au théâtre, reconduis tes fils au collège.»
Il hésite, abandonne et reprend son projet, puis enfin, sur les
instances de la voix qui ne cesse de l’obséder, y renonce
définitivement, au grand chagrin des deux jeunes gens. La même nuit, le
théâtre brûlait et trois cents personnes périssaient dans les flammes.
[23] _Journal of the S. P. R._, vol. I, p. 283.
On pourrait y joindre la prévision de la bataille de Borodino, rapportée
dans le journal du Quaker Étienne de Grellet, à laquelle, d’ailleurs,
j’ai déjà fait allusion; et dont voici le récit plus détaillé:
Environ trois mois avant l’entrée des Français en Russie, la femme du
général Toutschkoff rêva qu’étant à l’hôtel, dans une ville inconnue,
son père était entré, tenant son fils unique par la main et lui disant
tristement: «Ton bonheur est fini, ton mari est tombé. Il est tombé à
Borodino.»
Le rêve revint trois fois. Elle éprouva une telle angoisse qu’elle
réveilla son mari et lui demanda: «Où est Borodino?» Ils cherchèrent le
nom sur la carte et ne le trouvèrent point.
Avant l’arrivée des Français à Moscou, le comte Toutschkoff fut mis à la
tête de la réserve. Un matin, le père de la comtesse, tenant son fils
par la main, entra dans la chambre de l’hôtel qu’elle habitait. Il était
triste comme elle l’avait vu dans son rêve, et lui dit: «Il est tombé,
il est tombé à Borodino.»
Elle se vit dans la même chambre, entouré des mêmes objets que dans son
rêve; et son mari venait en effet de périr dans la bataille livrée près
de la rivière de Borodino qui donne son nom à un petit village.