Enfin, pour compliquer la question, on peut très justement objecter que
si, en général, les prémonitions sont inutiles et retiennent,
systématiquement, semble-t-il, les seules paroles indispensables et
péremptoires, il en est néanmoins quelques-unes qui sauvent apparemment
ceux qui leur obéissent. Elles sont, il est vrai, plus rares que les
premières, mais enfin on en compte un certain nombre d’une authenticité
satisfaisante. Reste à savoir jusqu’à quel point elles impliquent la
connaissance de l’avenir.
Voici, par exemple, un voyageur qui, arrivé le soir dans une petite
ville inconnue et se dirigeant le long de quais mal éclairés vers un
hôtel dont il connaît approximativement la situation, éprouve, à un
moment donné, l’irrésistible besoin de rebrousser chemin, résiste
d’abord à l’impulsion qu’il juge absurde, finit par y céder; et constate
le lendemain que, s’il avait fait quelques pas de plus, il serait
inévitablement tombé dans un fleuve, où, ne sachant pas nager, seul et
sans secours, au fond de la nuit noire, il se serait non moins
inévitablement noyé[19].
[19] _Proceedings_, vol. XI, p. 422.
Mais s’agit-il ici de la prévision d’un événement?--Non, puisque nul
événement ne doit s’accomplir. Il y a simplement perception anormale de
la proximité d’une eau inconnue, partant d’un danger imminent,
sensibilité subliminale inexpliquée mais assez fréquente. En un mot, le
problème de l’avenir ne se pose pas dans ce cas, ni dans tous ceux, fort
nombreux, qui lui ressemblent.
En voici un autre qui appartient évidemment à la même famille, bien
qu’au premier abord il semble supposer la préexistence d’un événement
fatal et une vision de l’avenir qui correspondrait exactement à une
vision du passé. Un voyageur descend un fleuve en canot, il va couper
une boucle en rasant un promontoire, lorsqu’une sorte de voix blanche
qu’il a déjà entendue en deux ou trois circonstances graves de sa vie,
lui ordonne de traverser immédiatement le courant pour gagner au plus
vite l’autre rive. Il est obligé de coucher en joue ses rameurs
récalcitrants et de les menacer de mort, tant l’ordre paraît absurde. A
peine sont-ils au milieu du fleuve que le promontoire s’effondre à la
place même où ils devaient passer[20].
[20] Prof. TH. FLOURNOY, _Esprits et médiums_, p. 316.
La perception du danger imminent est ici, j’en conviens, plus anormale
encore que dans l’exemple précédent, mais elle est du même ordre. C’est
un phénomène d’hypersensibilité subliminale plus d’une fois constatée,
une sorte de prémonition induite par des perceptions subconscientes,
qu’on a baptisé du nom barbare de «cryptoesthésie». Mais l’intervalle
entre le moment où le péril est signalé et celui où il se réalise est
trop court pour que les questions qui se rapportent à la connaissance ou
à la préexistence de l’avenir puissent naître en l’occurrence.
Il en est à peu près de même de l’aventure d’un dentiste américain, très
soigneusement contrôlée par le Dr Hodgson. Ce dentiste surveillait une
petite chaudière où fondait de la gutta-percha. Il entend tout à coup
une voix impérieuse lui crier par deux fois: «Cours à la fenêtre, vite!
vite!» Il y court, se penche, regarde dans la rue, et au même moment, la
chaudière fait explosion, détruisant une grande partie du
laboratoire[21].
[21] _Proceedings_, t. XI, p. 424.
Ici encore, ce sont vraisemblablement certains indices insaisissables à
nos sens ordinaires qui donnent l’éveil à la prudence subconsciente. Il
est même possible qu’existe entre les choses et nous une sorte de
sympathie ou de communion subliminale qui nous fasse ressentir les
épreuves et les émotions de la matière arrivée aux limites de sa
résistance; à moins, ce qui est plus probable, qu’il n’y ait qu’une
simple coïncidence entre l’idée fortuite d’une explosion possible et la
réalisation de celle-ci.
Un dernier cas, un peu plus compliqué, est celui du sculpteur Jean Dupré
qui, accompagné de sa femme, longe, dans une voiture qu’il conduit
lui-même, un précipice à pic. Tout à coup, ils entendent tous deux une
voix qui semble venir de la montagne et leur crie: «Arrêtez!» Ils se
retournent, ne découvrent personne et poursuivent leur route. Mais les
cris redoublent, sans que rien révèle une présence humaine dans la
solitude absolue. Enfin le sculpteur descend et constate que l’esse
étant tombée, la roue gauche qui rasait l’abîme était sur le point de
quitter l’essieu, ce qui devait presque infailliblement verser la
voiture dans le gouffre.
Est-il nécessaire, même ici, d’abandonner la théorie des perceptions
subconscientes? Savons-nous, et l’auteur du récit, dont la bonne foi
n’est pas en cause, pourrait-il nous dire si telles circonstances
inaperçues, grincements de la roue, flottement du véhicule, ne lui ont
pas donné l’éveil? On sait du reste avec quelle facilité se dramatisent
involontairement, sur le champ et surtout par la suite, les anecdotes de
ce genre.