Mais n’allons pas trop loin, demeurons justes et reconnaissons que leur
situation est presque inextricable et que nos reproches s’expliquent
aussi mal que leur conduite. En effet, que voulez-vous qu’ils fassent
dans le cercle où les emprisonne notre logique? Ou ils nous prédisent un
malheur que leurs prédictions ne peuvent détourner; et dès lors, à quoi
bon le prédire; ou s’ils nous l’annoncent en nous donnant en même temps
le moyen de l’empêcher, ils ne voient pas réellement l’avenir et ne
prédisent rien puisque le malheur ne doit pas avoir lieu; en sorte que,
dans l’un comme dans l’autre cas, leur acte paraît absurde.
On le voit, de quelque côté qu’on se tourne, on ne trouve que
l’incompréhensible. D’une part, l’avenir préétabli, inconcussible,
inaltérable, que nous avons appelé destin, fatalité, que sais-je, qui
supprime dans l’homme toute indépendance, tout libre arbitre, et qui est
le plus inconcevable, le plus désespérant des mystères; de l’autre, des
intelligences apparemment supérieures à la nôtre puisqu’elles
connaissent ce que nous ignorons, qui, sachant que leur intervention est
toujours inutile et bien souvent cruelle, viennent néanmoins nous
harceler de leurs prédictions sinistres et dérisoires. Faut-il se
résigner une fois de plus à vivre les yeux clos et la raison noyée dans
l’immense océan de ténèbres et n’y a-t-il aucune issue?