Cela dit, pour écarter ou apaiser ceux qui n’entendent marcher que sur
les terres fermes de la science, revenons à notre exemple qui est
d’autant plus inquiétant qu’on peut le considérer comme une sorte de
prototype de ces réticences tragiques et presque infernales que l’on
rencontre au fond de la plupart des prémonitions. Il est probable que
sous le matelas se trouvait une allumette égarée que l’enfant découvrit
et enflamma; c’est la seule explication possible de l’incendie, car
aucun feu n’existait à cet étage de la maison. Si la mère avait retourné
le matelas, elle aurait vu l’allumette; et, d’autre part, elle aurait
sûrement retourné le matelas si on lui avait dit qu’une allumette
traînait dessous. Pourquoi la voix qui la pousse à faire l’acte
nécessaire, n’ajoute-t-elle pas le seul mot capable de déterminer cet
acte? Le problème est du reste aussi troublant et peut-être aussi
insoluble, qu’il s’agisse de nos facultés subconscientes, d’esprits ou
d’intelligences étrangères. Ceux qui donnent ces avertissements doivent
savoir qu’ils seront inutiles puisqu’il est manifeste qu’ils prévoient
l’événement tout entier; mais ils doivent également savoir qu’un dernier
mot, qu’ils ne prononcent pas, serait seul efficace à arrêter le malheur
déjà accompli dans leur prévision. Ils le savent si bien qu’ils
apportent ce mot jusqu’au bord de l’abîme, l’y tiennent suspendu, l’y
lancent presque et le ressaisissent brusquement dans l’instant que son
poids va faire remonter le bonheur et la vie à la surface du grand
gouffre. Quel est donc ce mystère? Est-ce impuissance ou mauvaise
volonté? S’ils ne peuvent pas, quelle est la force inattendue et
souveraine qui se met entre eux et nous; et s’ils ne veulent point, de
quoi, sur qui, se vengent-ils? Quel est donc le secret de ces jeux
inhumains, de ces divertissements insolites et cruels sur les crêtes les
plus glissantes et les plus dangereuses du destin? A quoi bon prévenir
si l’on sait que l’avertissement sera vain? De qui se moque-t-on? Y
a-t-il réellement une fatalité inflexible en vertu de laquelle ce qui
doit s’accomplir est accompli de toute éternité? Mais alors pourquoi ne
pas respecter le silence, puisque toute parole est inutile? Ou bien
aperçoivent-ils, malgré tout, une lueur, une fissure dans la muraille
inexorable? Quel espoir y trouvent-ils? N’ont-ils pas mieux que nous
éprouvé qu’en aucun cas notre salut n’a pu passer par cette fissure? On
comprendrait leurs agitations, leurs hésitations, leurs efforts s’ils ne
savaient pas; mais ici il est avéré qu’ils savent tout puisqu’ils
prédisent exactement ce qu’ils pourraient empêcher. Si on les presse de
questions, ils répondent qu’il n’y a rien à faire, qu’aucune force
humaine ne saurait détourner ou fléchir l’événement. Sont-ils fous,
désœuvrés, énervés ou complices d’une affreuse plaisanterie? Est-ce de
l’heureuse solution d’une petite énigme ou d’une devinette puérile que
dépend notre sort, comme notre salut, dans la plupart des religions qui
se disent révélées, dépend d’un coup de dé de l’inintelligence? Toute la
liberté qui nous est accordée se réduit-elle à la lecture d’un rébus
plus ou moins ingénieux? La grande âme de l’univers serait-elle l’âme
d’un grand enfant?