XVIII

Ne nous attardons pas, pour l’instant, aux ténèbres de la fatalité qui

est le mystère par excellence, contre quoi se brisent tous les efforts,

toutes les pensées des hommes. Ce qu’il y a de plus clair ici, dans cet

incompréhensible, c’est que l’hypothèse spirite, au premier abord la

plus séduisante, s’affirme à l’examen la plus malaisément justifiable.

Écartons également, une fois de plus, l’hypothèse théosophique ou toute

autre qui suppose une intention divine et pourrait, jusqu’à un certain

point, expliquer les hésitations et les épreuves des avertissements

prophétiques, mais au prix d’autres énigmes mille fois plus

inexplicables, que rien ne nous autorise à substituer à l’énigme nue,

sans forme et sans limite qu’aperçoivent nos yeux vierges.

Somme toute, ce n’est guère que dans l’hypothèse qui attribue ces

prémonitions à notre subconscience qu’on peut trouver, sinon une

justification, du moins une sorte d’explication de ces redoutables

réticences. Elles sont assez conformes au caractère bizarre, incohérent,

fantasque, déconcertant, de l’être inconnu qui ne semble se nourrir, au

fond de nous, que d’aliments hétéroclites empruntés à des mondes où

notre intelligence n’a pas encore accès. Il vit sous notre raison, dans

une sorte de palais invisible et peut-être éternel, comme un hôte de

hasard, tombé d’une autre planète, dont les intérêts, les idées, les

habitudes, les passions n’ont nul rapport aux nôtres. S’il paraît avoir

sur l’au-delà des notions infiniment plus étendues et plus précises que

celles que nous possédons, il n’en a que de fort vagues sur les

nécessités pratiques de notre existence terrestre. Il nous ignore durant

des années, sans doute absorbé par les innombrables relations qu’il

entretient avec tous les mystères de l’univers; et lorsque tout à coup

il se souvient de nous, croyant apparemment nous être agréable, il fait

un geste énorme, miraculeux, mais maladroit ou superflu, qui bouscule

tout ce que nous croyions savoir sans rien nous apprendre. Se joue-t-il

de nous, raille-t-il, s’amuse-t-il, est-il facétieux, taquin, narquois

ou simplement endormi, ahuri, inconsistant, distrait? Ou bien

désobéit-il, en cachette, aux grandes lois de la fatalité, et ne

peut-il, malgré tous ses efforts, tout son amour pour nous, aller

jusqu’au bout d’une désobéissance qui briserait les décrets du destin?

En tout cas, à voir l’ensemble de ses manifestations, on en pourrait

conclure qu’il répugne assez visiblement à se rendre utile. Il exécute

volontiers les plus prodigieux tours de passe-passe, pourvu qu’on n’en

puisse tirer aucun profit. Il soulève une table, déplace les objets les

plus lourds, apporte des fleurs et des chevelures, fait vibrer des

cordes, anime et traverse la matière, engendre des fantômes, subjugue le

temps et l’espace, crée de la lumière, mais à condition, semble-t-il,

que tout cela ne rime à rien et demeure dans le domaine des récréations

surnaturellement vaines et puériles. Ce n’est guère que dans le cas de

la baguette divinatoire qu’il nous prête une aide assez régulière; c’est

une sorte de jeu, sans grande importance, où il paraît se plaire.

Parfois, s’il faut tout dire, il consent à guérir certains maux,

assainit un ulcère, ferme une plaie, cicatrise un poumon, assouplit ou

redresse des bras et des jambes, soude même des os, mais toujours comme

par hasard, sans raison, sans méthode et sans but, d’une façon

décevante, illogique, saugrenue. On dirait d’un enfant gâté aux mains de

qui on a laissé les plus formidables secrets de la terre et des cieux;

il ne se doute point de leur puissance, il les tripote au petit bonheur

et les transforme en jouets futiles et inoffensifs. Il sait peut-être

tout, mais ignore à quoi peut servir ce qu’il sait. Il a les bras

chargés de trésors qu’il distribue à contre-temps, à contre-sens,

donnant à manger à ceux qui ont soif, à boire à ceux qui ont faim,

comblant ceux qui refusent, dépouillant ceux qui implorent, poursuivant

ceux qui le fuient et fuyant ceux qui le poursuivent. Enfin, même dans

ses meilleurs moments, il agit comme si le sort de l’être au fond duquel

il réside ne le concernait guère, comme s’il n’avait à ses malheurs

qu’une part insignifiante, étant assuré, dirait-on, d’une existence

indépendante et éternelle.

Il n’est donc pas étonnant, lorsqu’on connaît ses mœurs, que ses

communications au sujet de l’avenir soient aussi fantasques que les

autres manifestations de sa science ou ce son pouvoir. Ajoutons, pour

être tout à fait équitable envers lui, qu’il se heurte, dans ces

avertissements que nous voudrions efficaces, aux mêmes difficultés que

les désincarnés ou autres intelligences étrangères qui prédisent

inutilement l’événement qu’ils ne peuvent empêcher ou anéantissent

l’événement par le fait même qu’ils le prédisent.

L'hôte inconnu · 第 49 / 114 题