Ne nous attardons pas, pour l’instant, aux ténèbres de la fatalité qui
est le mystère par excellence, contre quoi se brisent tous les efforts,
toutes les pensées des hommes. Ce qu’il y a de plus clair ici, dans cet
incompréhensible, c’est que l’hypothèse spirite, au premier abord la
plus séduisante, s’affirme à l’examen la plus malaisément justifiable.
Écartons également, une fois de plus, l’hypothèse théosophique ou toute
autre qui suppose une intention divine et pourrait, jusqu’à un certain
point, expliquer les hésitations et les épreuves des avertissements
prophétiques, mais au prix d’autres énigmes mille fois plus
inexplicables, que rien ne nous autorise à substituer à l’énigme nue,
sans forme et sans limite qu’aperçoivent nos yeux vierges.
Somme toute, ce n’est guère que dans l’hypothèse qui attribue ces
prémonitions à notre subconscience qu’on peut trouver, sinon une
justification, du moins une sorte d’explication de ces redoutables
réticences. Elles sont assez conformes au caractère bizarre, incohérent,
fantasque, déconcertant, de l’être inconnu qui ne semble se nourrir, au
fond de nous, que d’aliments hétéroclites empruntés à des mondes où
notre intelligence n’a pas encore accès. Il vit sous notre raison, dans
une sorte de palais invisible et peut-être éternel, comme un hôte de
hasard, tombé d’une autre planète, dont les intérêts, les idées, les
habitudes, les passions n’ont nul rapport aux nôtres. S’il paraît avoir
sur l’au-delà des notions infiniment plus étendues et plus précises que
celles que nous possédons, il n’en a que de fort vagues sur les
nécessités pratiques de notre existence terrestre. Il nous ignore durant
des années, sans doute absorbé par les innombrables relations qu’il
entretient avec tous les mystères de l’univers; et lorsque tout à coup
il se souvient de nous, croyant apparemment nous être agréable, il fait
un geste énorme, miraculeux, mais maladroit ou superflu, qui bouscule
tout ce que nous croyions savoir sans rien nous apprendre. Se joue-t-il
de nous, raille-t-il, s’amuse-t-il, est-il facétieux, taquin, narquois
ou simplement endormi, ahuri, inconsistant, distrait? Ou bien
désobéit-il, en cachette, aux grandes lois de la fatalité, et ne
peut-il, malgré tous ses efforts, tout son amour pour nous, aller
jusqu’au bout d’une désobéissance qui briserait les décrets du destin?
En tout cas, à voir l’ensemble de ses manifestations, on en pourrait
conclure qu’il répugne assez visiblement à se rendre utile. Il exécute
volontiers les plus prodigieux tours de passe-passe, pourvu qu’on n’en
puisse tirer aucun profit. Il soulève une table, déplace les objets les
plus lourds, apporte des fleurs et des chevelures, fait vibrer des
cordes, anime et traverse la matière, engendre des fantômes, subjugue le
temps et l’espace, crée de la lumière, mais à condition, semble-t-il,
que tout cela ne rime à rien et demeure dans le domaine des récréations
surnaturellement vaines et puériles. Ce n’est guère que dans le cas de
la baguette divinatoire qu’il nous prête une aide assez régulière; c’est
une sorte de jeu, sans grande importance, où il paraît se plaire.
Parfois, s’il faut tout dire, il consent à guérir certains maux,
assainit un ulcère, ferme une plaie, cicatrise un poumon, assouplit ou
redresse des bras et des jambes, soude même des os, mais toujours comme
par hasard, sans raison, sans méthode et sans but, d’une façon
décevante, illogique, saugrenue. On dirait d’un enfant gâté aux mains de
qui on a laissé les plus formidables secrets de la terre et des cieux;
il ne se doute point de leur puissance, il les tripote au petit bonheur
et les transforme en jouets futiles et inoffensifs. Il sait peut-être
tout, mais ignore à quoi peut servir ce qu’il sait. Il a les bras
chargés de trésors qu’il distribue à contre-temps, à contre-sens,
donnant à manger à ceux qui ont soif, à boire à ceux qui ont faim,
comblant ceux qui refusent, dépouillant ceux qui implorent, poursuivant
ceux qui le fuient et fuyant ceux qui le poursuivent. Enfin, même dans
ses meilleurs moments, il agit comme si le sort de l’être au fond duquel
il réside ne le concernait guère, comme s’il n’avait à ses malheurs
qu’une part insignifiante, étant assuré, dirait-on, d’une existence
indépendante et éternelle.
Il n’est donc pas étonnant, lorsqu’on connaît ses mœurs, que ses
communications au sujet de l’avenir soient aussi fantasques que les
autres manifestations de sa science ou ce son pouvoir. Ajoutons, pour
être tout à fait équitable envers lui, qu’il se heurte, dans ces
avertissements que nous voudrions efficaces, aux mêmes difficultés que
les désincarnés ou autres intelligences étrangères qui prédisent
inutilement l’événement qu’ils ne peuvent empêcher ou anéantissent
l’événement par le fait même qu’ils le prédisent.