Bien des théories furent imaginées qui tentèrent d’expliquer la marche
du phénomène étrange; et bien d’autres sont imaginables.
Nous l’avons vu, l’auto-suggestion et la télépathie expliquent certains
cas où il s’agit d’événements déjà réalisés mais encore latents et
perçus avant que leur connaissance puisse nous parvenir par les voies
normales des sens ou de l’intelligence. Mais même en les étendant à
l’extrême, en abusant véritablement de leur élasticité complaisante, on
ne réussit à éclairer par elles qu’une portion assez restreinte du grand
territoire inconnu. Il faut donc chercher autre chose. L’hypothèse qui
s’offre en premier lieu, qui paraît d’abord assez séduisante, est celle
du spiritisme qu’on peut du reste élargir jusqu’à ce qu’elle se mêle
plus ou moins à l’hypothèse théosophique ou à d’autres suppositions
religieuses.
Elle exige la survivance des esprits, l’existence des désincarnés ou
d’autres entités supérieures et plus mystérieuses qui nous entourent,
s’intéressent à notre sort, dirigent nos pensées et nos actions et,
surtout, connaissent l’avenir. Elle est, nous l’avons reconnu à propos
des apparitions et des maisons hantées, fort acceptable; et ceux que
leurs préférences y inclinent, peuvent l’adopter sans déshonorer leur
raison. Mais il faut avouer qu’elle semble ici moins nécessaire et
peut-être encore moins prouvée que là-bas. Elle repose surtout sur une
pétition de principe: sans l’intervention des désincarnés, nous disent
les spirites, il est impossible d’expliquer la plupart des phénomènes
prémonitoires, donc il faut admettre l’existence de ces désincarnés.
Accordons-le pour l’instant, car une pétition de principe, qui n’est
qu’une fausse manœuvre de notre logique cérébrale et superficielle, ne
condamne pas une théorie et n’enlève ou n’ajoute rien à la réalité des
choses. Du reste, et nous y insisterons plus loin, que les esprits
interviennent ou non, ce n’est pas le principal de la question; et là ne
se trouve point le foyer le plus ardent du mystère. Ce qui doit nous
intéresser, c’est bien moins les chemins ou les intermédiaires par où
nous parviennent les avertissements prophétiques, que l’existence même
de l’avenir à l’état de présent. Il est vrai, pour rendre complète
justice aux néo-spirites, qu’au point de vue du problème presque
inconcevable de la préexistence du futur, leur position offre certains
avantages. Ils peuvent éluder ou tourner quelques-unes de ses
conséquences. Les désincarnés, affirment-ils, ne voient pas
nécessairement l’avenir en bloc, comme un passé ou un présent total,
immobile, immuable; mais ils connaissent infiniment mieux que nous les
innombrables causes qui déterminent tout événement, si bien que se
trouvant aux sources lumineuses de ces causes, il ne leur est pas
difficile d’en prévoir les effets. Ils sont, par rapport aux faits
encore en formation, dans la situation de l’astronome qui prédit à coup
sûr, à une seconde près, toutes les phases d’une éclipse, alors que le
sauvage n’y voit qu’une catastrophe sans précédent qu’il attribue à la
colère de ses petits dieux de bois ou d’argile. Il est en effet possible
que cette connaissance d’un plus grand nombre de causes explique
certaines prédictions; mais il en est beaucoup d’autres qui supposent la
science de tant de causes, si lointaines et si profondes, que cette
science ne se distingue plus guère de celle de l’avenir pur et simple.
En tout cas, passé certaines limites, la préexistence des causes ne
semble pas plus claire que celle des effets. Néanmoins, il faut le
reconnaître, les spirites prennent ici un sérieux avantage.
Ils en croient prendre un autre quand ils disent ou pourraient dire
qu’il est encore possible que les désincarnés, sans les avoir clairement
aperçus dans l’avenir, nous incitent à réaliser les événements qu’ils
prédisent. Nous ayant par exemple annoncé que tel jour, nous irions en
tel lieu et y ferions telle chose, ils nous poussent irrésistiblement à
nous rendre à l’endroit désigné et à y accomplir l’acte prophétisé. Mais
cette théorie, comme celle de l’auto-suggestion et de la télépathie,
n’expliquerait que quelques phénomènes et laisserait dans l’ombre tous
les cas, infiniment plus nombreux puisqu’ils forment presque tout notre
avenir, où intervient le hasard ou un événement qui ne dépend nullement
de notre volonté ou de celle de l’esprit; à moins de supposer à celui-ci
une omniscience et une omnipotence qui nous replongent dans les ténèbres
originelles du problème.
En outre, dans ces régions assombries de la précognition, il s’agit
presque toujours d’aller au-devant d’un malheur; et bien rarement, pour
ne pas dire jamais, de la rencontre d’un plaisir ou d’une joie. Il
faudrait donc admettre que les esprits qui m’entraînent à l’endroit
fatal et me forcent d’y faire le geste qui aura de funestes
conséquences, me sont délibérément hostiles et ne se divertissent qu’au
spectacle de ma douleur. Quels seraient ces esprits, de quel monde
mauvais surgiraient-ils, et comment expliquer que nos frères et nos amis
d’hier, pour avoir franchi les portes augustes et pacificatrices de la
mort, soient subitement transformés en démons sournois et malfaisants?
Le grand royaume spirituel où devraient s’apaiser toutes les passions
qui naissent de la chair, ne serait donc qu’un morne séjour de haine, de
rancune et d’envie? On dira peut-être que c’est pour nous purifier
qu’ils nous conduisent au malheur: mais ceci nous ramène à des théories
religieuses que nous n’entendons pas examiner.