XI

Quoi qu’il en soit, la question des présages psychométriques demande un

supplément d’enquête, bien qu’il soit facile de prévoir dès ce jour les

résultats de celle-ci. Revenons maintenant à nos prémonitions

spontanées, où l’avenir vient nous chercher lui-même et, pour ainsi

dire, nous provoquer à domicile.

Je le sais, pour l’avoir éprouvé, quand on aborde ces histoires

déconcertantes, la première impression est assez fâcheuse. On est fort

enclin à sourire, à traiter de contes à dormir debout, d’hallucinations

d’hystériques, d’imaginations ingénieuses ou intéressées, la plupart de

ces faits qui ébranlent trop profondément l’idée bornée et étriquée que

nous avons de notre vie humaine. Sourire, rejeter tout d’avance et

passer en détournant la tête, comme on le fit d’ailleurs au temps de

Galvani et aux débuts de l’hypnotisme, est beaucoup plus facile et

paraît plus sérieux et plus prudent que s’arrêter, admettre et examiner.

Pourtant n’oublions pas que c’est à quelques-uns qui ne sourirent pas à

la légère que nous devons la plupart des merveilles du haut desquelles

nous nous préparons à sourire à notre tour. Au demeurant, j’accorde

qu’ainsi présentés, à la hâte, sommairement, sans les détails et les

preuves qui les éclairent et les soutiennent, les faits en question ne

paraissent pas à leur avantage, et perdent à être isolés et

parcimonieusement choisis, tout le poids et l’autorité que leur donne la

masse imposante et compacte dont ils sont arbitrairement détachés. Comme

je l’ai dit plus haut, on en a réuni près d’un millier qui ne

représentent probablement pas la dixième partie de ceux que des

recherches plus actives et plus générales pourraient recueillir. Le

nombre importe évidemment et marque une énorme pression du mystère; mais

n’y eût-il qu’une demi-douzaine de cas sérieux,--et ceux du Dr Maxwell,

du professeur Flournoy, de Miss Verral, de Marmontel, de Jones, de

Hamilton et quelques autres le sont indubitablement,--ils suffiraient à

indiquer qu’existe et s’agite, encore latente sous l’idée erronée que

nous nous faisons du passé et du présent, une vérité nouvelle qui

demande à se faire jour.

Les efforts de cette vérité paraissent, est-il besoin de le dire, bien

autrement énergiques quand on a réellement et attentivement parcouru ces

centaines d’histoires extraordinaires qui, sans en avoir l’air, tordent

l’axe même de l’histoire. On perd bientôt toute velléité de doute. On

pénètre dans un autre monde et l’on s’y arrête décontenancé. On ne sait

plus où l’on se trouve; l’avant et l’après se mêlent et se confondent.

On ne distingue plus la ligne insidieuse, factice mais indispensable qui

sépare les années écoulées de celles qui vont naître. On tâte les heures

et les jours du passé et du présent pour se rassurer, pour se raccrocher

à quelque certitude, pour se convaincre qu’on demeure à sa place, dans

une vie où ce qui n’est pas encore semble aussi solide, aussi réel,

aussi précis, aussi puissant que ce qui n’est plus. On découvre avec

inquiétude que le temps sur quoi nous fondons toute notre existence,

n’existe pas lui-même. Il n’est plus le plus rapide de nos dieux que

nous ne connaissions que par sa fuite à travers toutes choses; il ne se

déplace pas plus que l’espace dont il n’est sans doute que le reflet

incompréhensible. Il règne au centre de tous les événements et tous les

événements sont fixés dans son centre, et tout ce qui s’avance et tout

ce qui s’en va, traverse de bout en bout notre petite vie sans se

déplacer d’une ligne autour de son immobile pivot. Il n’a droit qu’à un

seul des mille noms que nous prodiguions à sa puissance que nous

croyions diverse et innombrable: hier, naguère, autrefois, jadis, après,

avant, demain, bientôt, jamais, plus tard, tombent comme des masques

puérils; tandis qu’aujourd’hui et toujours couvrent entièrement de leurs

ombres unies l’image que nous nous faisons enfin de la durée sans

subdivisions, sans interruptions, sans repères, sans oscillations, sans

mouvements, sans bornes.

L'hôte inconnu · 第 42 / 114 题