Quoi qu’il en soit, la question des présages psychométriques demande un
supplément d’enquête, bien qu’il soit facile de prévoir dès ce jour les
résultats de celle-ci. Revenons maintenant à nos prémonitions
spontanées, où l’avenir vient nous chercher lui-même et, pour ainsi
dire, nous provoquer à domicile.
Je le sais, pour l’avoir éprouvé, quand on aborde ces histoires
déconcertantes, la première impression est assez fâcheuse. On est fort
enclin à sourire, à traiter de contes à dormir debout, d’hallucinations
d’hystériques, d’imaginations ingénieuses ou intéressées, la plupart de
ces faits qui ébranlent trop profondément l’idée bornée et étriquée que
nous avons de notre vie humaine. Sourire, rejeter tout d’avance et
passer en détournant la tête, comme on le fit d’ailleurs au temps de
Galvani et aux débuts de l’hypnotisme, est beaucoup plus facile et
paraît plus sérieux et plus prudent que s’arrêter, admettre et examiner.
Pourtant n’oublions pas que c’est à quelques-uns qui ne sourirent pas à
la légère que nous devons la plupart des merveilles du haut desquelles
nous nous préparons à sourire à notre tour. Au demeurant, j’accorde
qu’ainsi présentés, à la hâte, sommairement, sans les détails et les
preuves qui les éclairent et les soutiennent, les faits en question ne
paraissent pas à leur avantage, et perdent à être isolés et
parcimonieusement choisis, tout le poids et l’autorité que leur donne la
masse imposante et compacte dont ils sont arbitrairement détachés. Comme
je l’ai dit plus haut, on en a réuni près d’un millier qui ne
représentent probablement pas la dixième partie de ceux que des
recherches plus actives et plus générales pourraient recueillir. Le
nombre importe évidemment et marque une énorme pression du mystère; mais
n’y eût-il qu’une demi-douzaine de cas sérieux,--et ceux du Dr Maxwell,
du professeur Flournoy, de Miss Verral, de Marmontel, de Jones, de
Hamilton et quelques autres le sont indubitablement,--ils suffiraient à
indiquer qu’existe et s’agite, encore latente sous l’idée erronée que
nous nous faisons du passé et du présent, une vérité nouvelle qui
demande à se faire jour.
Les efforts de cette vérité paraissent, est-il besoin de le dire, bien
autrement énergiques quand on a réellement et attentivement parcouru ces
centaines d’histoires extraordinaires qui, sans en avoir l’air, tordent
l’axe même de l’histoire. On perd bientôt toute velléité de doute. On
pénètre dans un autre monde et l’on s’y arrête décontenancé. On ne sait
plus où l’on se trouve; l’avant et l’après se mêlent et se confondent.
On ne distingue plus la ligne insidieuse, factice mais indispensable qui
sépare les années écoulées de celles qui vont naître. On tâte les heures
et les jours du passé et du présent pour se rassurer, pour se raccrocher
à quelque certitude, pour se convaincre qu’on demeure à sa place, dans
une vie où ce qui n’est pas encore semble aussi solide, aussi réel,
aussi précis, aussi puissant que ce qui n’est plus. On découvre avec
inquiétude que le temps sur quoi nous fondons toute notre existence,
n’existe pas lui-même. Il n’est plus le plus rapide de nos dieux que
nous ne connaissions que par sa fuite à travers toutes choses; il ne se
déplace pas plus que l’espace dont il n’est sans doute que le reflet
incompréhensible. Il règne au centre de tous les événements et tous les
événements sont fixés dans son centre, et tout ce qui s’avance et tout
ce qui s’en va, traverse de bout en bout notre petite vie sans se
déplacer d’une ligne autour de son immobile pivot. Il n’a droit qu’à un
seul des mille noms que nous prodiguions à sa puissance que nous
croyions diverse et innombrable: hier, naguère, autrefois, jadis, après,
avant, demain, bientôt, jamais, plus tard, tombent comme des masques
puérils; tandis qu’aujourd’hui et toujours couvrent entièrement de leurs
ombres unies l’image que nous nous faisons enfin de la durée sans
subdivisions, sans interruptions, sans repères, sans oscillations, sans
mouvements, sans bornes.