Abrégeons davantage, en renvoyant aux sources ceux qui voudront
connaître les détails, sinon nous n’en finirions point; ou plutôt, au
lieu d’abréger, ce qui serait encore trop long, tant la matière abonde,
contentons-nous d’énumérer quelques exemples pris au hasard parmi ceux
qu’on peut caractériser en une ligne: c’est un cortège funèbre aperçu
sur une route plusieurs jours avant qu’il n’y passe réellement; c’est un
jeune ouvrier mécanicien qui, tout au début de novembre, rêve qu’il
rentre chez lui vers 5 heures et demie de l’après-midi, et voit la
petite fille de sa sœur écrasée par un tramway en traversant la rue
devant la porte de la maison. Très troublé, il raconte son rêve, et le
13 du même mois, malgré les précautions prises, à l’heure dite, l’enfant
est écrasée par le tramway fatal. C’est le fantôme, l’animal irréel ou
le bruit insolite qui, traditionnellement, dans certaines familles,
annonce une mort, une catastrophe imminente. C’est la célèbre vision
qu’eut, treize jours avant sa fin, le peintre Ségantini et dont il fixa
tous les détails qui se réalisèrent dans son dernier tableau: _La Mort_.
C’est le désastre de Messine nettement pressenti, à deux reprises, par
une petite fille qui périt sous les ruines de la ville maudite; c’est un
songe qui, trois mois avant l’entrée des Français en Russie, prédit à la
comtesse Toutschkoff que son mari tombera à Borodino, village alors si
peu connu que les intéressés en cherchent vainement le nom sur les
cartes; etc.[12].
[12] E. BOZZANO, _Des phénomènes prémonitoires_, cas LXII-LXVI,
LXXVIII à LXXXI, IV, XVIII, etc.
Jusqu’ici, nous n’avons parlé que des manifestations spontanées de
l’avenir. On dirait que les événements futurs, accumulés devant nos
vies, pèsent d’un poids énorme sur la digue indécise et fallacieuse du
présent qui ne peut plus les contenir. Ils suintent au travers, ils
cherchent une fissure pour couler jusqu’à nous. Mais à côté de ces
prémonitions passives, indépendantes et indociles, qui sont comme des
émanations vagabondes et furtives de l’inconnu, il en est d’autres qu’on
parvient à solliciter et pour ainsi dire à canaliser, qui obéissent plus
ou moins aux ordres qu’on leur donne et répondent parfois aux questions
qu’on leur pose. Elles sortent du même réservoir inaccessible, sont non
moins mystérieuses, mais paraissent déjà un peu plus humaines que les
autres; et sans nous enivrer d’illusions puériles ou dangereuses, il
n’est pas défendu d’espérer qu’en les suivant, en les étudiant
attentivement, elles nous ouvriront quelque jour les sentiers dérobés
qui joignent ce qui n’est plus à ce qui n’est pas encore. Il est vrai
qu’ici où l’on se mêle forcément au monde assez interlope des
professionnels du mystère, il faut redoubler de prudence et n’avancer
qu’à pas comptés sur un terrain des plus suspects. Mais même en ces
régions pleines d’embûches, nous récoltons un certain nombre de faits
qu’on ne peut raisonnablement contester. Il suffira de rappeler, par
exemple, les prémonitions symboliques de la célèbre «voyante de
Prévorst», Mme Hauffe, dont les bulles de savon, les globes de cristal,
les miroirs, éveillaient l’esprit prophétique[13]; la somnambule qui,
dix-huit ans avant son accomplissement, prédit, dans un écrit soumis au
tribunal, un crime passionnel qui fit grand bruit en 1907[14]; la
bohémienne qui prédit, également par écrit, à Miss Arundel, tous les
événements de sa vie, y compris le nom de son futur époux, le célèbre
explorateur Burton[15]; la lettre cachetée envoyée à M. Morin,
vice-président de la _Société du Mesmérisme_, et décrivant les
circonstances les plus imprévues d’une mort qui survint un mois
après[16]; le fameux cas dit de «Marmontel», obtenu par les
«correspondances croisées» de Mme Verral, où l’on a la vision, deux mois
et demi avant leur accomplissement, des gestes les plus insignifiants
d’un voyageur dans une chambre d’hôtel; et combien d’autres...
[13] Dr KERNER, _La Voyante de Prévorst_.
[14] _Light_, 1907, p. 219.
[15] LADY BURTON, _The Life of Richard Burton_.
[16] _Journal of the S. P. R._, vol. IX, p. 15.
X
Je ne passerai pas en revue les moyens divers et bien souvent bizarres
d’interroger l’avenir qui sont le plus pratiqués aujourd’hui: cartes,
chiromancie, vision dans le cristal, marc de café, aiguilles, blanc
d’œuf, graphologie, astrologie, etc. Ces moyens valent ce que vaut le
médium qui les emploie. Ils n’ont d’autre but que de réveiller la
subconscience de ce médium et de mettre celle-ci en rapport avec la
subconscience de celui qui l’interroge. Au fond, tous ces procédés
simplement empiriques, ne sont que des formes variées de la faculté que
nous avons étudiée dans le chapitre consacré à la psychométrie.
Il résulte des expériences de MM. Duchatel et Osty, qu’en psychométrie,
la notion du temps, comme le remarque le Dr J. Maxwell, est très floue,
c’est-à-dire que le passé, le présent et le futur se confondent presque
toujours. La plupart des sujets lucides ou psychomètres, s’ils sont de
bonne foi, ne savent pas, «ne _sentent pas_, comme le dit fort bien M.
Duchatel, ce que c’est que l’avenir. Ils ne le distinguent pas des
autres temps du verbe; par conséquent, il leur arrive bien d’être
prophètes, mais prophètes sans le savoir.» En un mot, et c’est une
indication importante au point de vue de la coexistence probable des
trois temps, il semble qu’ils voient ce qui n’est pas encore aussi
nettement et sur le même plan que ce qui n’est plus; mais qu’ils soient
incapables de séparer les deux visions et d’y faire le triage de
l’avenir qui seul nous intéresse. A plus forte raison leur est-il
impossible de préciser des dates. De là la plupart des déceptions dont
se plaignent ceux qui les interrogent. Il n’en reste pas moins,
lorsqu’on prend la peine de dépouiller leurs témoignages et qu’on a la
patience d’attendre la réalisation de certains faits dont l’échéance est
parfois lointaine, que l’avenir est assez fréquemment perçu par
quelques-uns de ces devins étranges.
Il y a cependant des psychomètres, notamment Mme M..., le sujet favori
du Dr Osty, qui ne confondent jamais l’avenir et le passé. Elle situe
ses visions dans le temps, d’après la place qu’elles occupent dans
l’espace. Ainsi, elle voit l’avenir devant, le passé derrière elle, et
le présent à ses côtés. Mais, malgré ces visions nettement échelonnées,
il lui est également impossible de préciser les dates; et ses erreurs, à
ce point de vue, sont même si générales que le Dr Osty considère la
réalisation d’une prédiction, au moment annoncé, comme une pure
coïncidence chronologique.
Remarquons en outre, qu’en psychométrie, ne peuvent être perçus que les
événements qui se rapportent directement à l’individu en communication
avec le sujet; car c’est moins le sujet qui voit en nous que nous-mêmes
qui lisons en notre subconscience que sa présence éclaire momentanément.
Il ne faut donc pas lui demander des prédictions d’ordre général, s’il y
aura, par exemple, une guerre au printemps, une épidémie en été ou un
tremblement de terre en automne; dès qu’il s’agit d’événements, si
importants soient-ils, où nous ne sommes pas intimement mêlés, il devra
nous répondre, ce que font du reste tous les sujets sérieux, qu’il ne
voit rien.
L’aire de sa vision ainsi limitée, y découvre-t-il réellement l’avenir?
Après trois années d’expériences nombreuses, serrées et méthodiques,
avec une vingtaine de sujets, le Dr Osty l’affirme catégoriquement.
«Tous les faits, dit-il, qui ont peuplé ces trois années de mon
existence, voulus ou non par moi ou même absolument contraires au sens
de mon activité, m’avaient toujours été prédits non pas tous par chacun
des sujets lucides, mais tous par l’un ou l’autre d’entre eux. En raison
de l’expérimentation de tous moments, trois années complètement
employées dans ce but me semblent devoir donner quelque valeur à mon
opinion sur les présages.»
C’est incontestable, et l’honnêteté, le scrupule scientifique, les
hautes qualités intellectuelles du beau travail du Dr Osty, inspirent la
plus entière confiance. Malheureusement, il se contente de citer trop
sommairement quelques faits et ne nous donne pas, comme il faudrait, _in
extenso_, le détail de ses expériences, de ses contrôles et de ses
preuves. Je sais bien que ce serait une tâche ingrate et fastidieuse qui
exigerait un gros volume qu’une foule d’incidents puérils et de redites
inévitables rendrait à peu près illisible. Elle prendrait en outre, et
presque fatalement, la forme d’une sorte d’autobiographie intime et
indiscrète, de confession publique à laquelle il n’est pas facile de se
résoudre. Mais il faut en passer par là. Dans une science qui se fonde,
il ne suffit pas de montrer le but atteint et d’affirmer sa conviction;
il est avant tout nécessaire de décrire les sentiers de l’itinéraire et
par l’accumulation incessante et infinie de faits contrôlés et prouvés,
de permettre à chacun de tirer ses propres conclusions. C’est, depuis
plus de trente ans, la méthode encombrante et pénible des _Proceedings_,
mais c’est la seule bonne. La discussion n’est possible et féconde qu’à
ce prix. En toutes ces matières d’outre-conscience, nous n’en sommes
point aux inductions définitives, mais seulement au charroi des
matériaux à pied d’œuvre. Encore une fois, je n’ignore pas qu’en
l’occurrence, plus que partout ailleurs, j’en ai fait l’expérience, les
faits réellement probants sont forcément très rares. Si le sujet, comme
Mme M... semble le faire facilement, vous prédit, par exemple, dès le
matin l’emploi de votre journée, vous voit dans telle rue, dans telle
maison, rencontrant telle ou telle personne, il est impossible de savoir
si, d’une part, elle ne lit pas déjà dans vos intentions ou projets
encore inconscients; ou si, d’un autre côté, en exécutant ce qu’elle a
prévu, vous ne subissez pas une suggestion contre laquelle vous ne
pourrez lutter qu’en faisant violemment le contraire de ce qu’elle
exige, ce qui serait de la suggestion à rebours. Ne vaudraient donc que
les prédictions de faits improbables, indépendants de l’activité de
l’intéressé et bien caractérisés. Comme le dit le Dr Osty, «le présage
idéal serait évidemment celui d’un événement si rare, si brusque et
inattendu, si transformateur d’existence que l’hypothèse de coïncidence
ne puisse décemment être avancée. Mais comme chacun n’est pas, dans le
déroulement calme de sa vie, sous la menace d’un événement si
parfaitement probant, le sujet lucide ne peut pas toujours révéler à
l’individualité qui expérimente, et pour une échéance relativement
prochaine, un de ces faits dont la réalisation imposerait une conviction
définitive.»