Mais il est impossible de continuer ces narrations encombrantes. On en
compte, je l’ai dit, des centaines qui sillonnent en tous sens les
champs de l’avenir. Celles que je viens de rapporter donnent une idée
suffisante de la couleur dominante et de l’allure générale de ces sortes
de récits. Il convient néanmoins d’ajouter que beaucoup d’entre eux ne
sont nullement tragiques; et que la prémonition ouvre, dans le futur,
ses mystérieuses et capricieuses perspectives, à l’occasion des
événements les plus divers, les plus insignifiants. Elle ne se soucie
guère de la valeur humaine des conjonctures, et met la vision d’un
numéro de tombola au même plan que la mort la plus dramatique. Les
chemins, par lesquels elle arrive jusqu’à nous, sont également imprévus
et variés. Souvent, comme dans les exemples cités, c’est par le rêve
qu’elle nous atteint. Parfois c’est une hallucination auditive ou
visuelle qui nous saisit à l’état de veille; parfois c’est un
pressentiment indéfinissable mais net et irrésistible, une obsession
informe mais puissante, une certitude absurde mais péremptoire qui monte
du fond de nos ténèbres intérieures où se cache peut-être le dernier mot
de toutes les énigmes. On pourrait illustrer de nombreux exemples
chacune de ces manifestations. Je n’en mentionnerai que quelques-uns,
choisis non point parmi les plus frappants ou les plus séduisants, mais
parmi les plus sévèrement contrôlés[11].
[11] _Proceedings_, vol. XI, p. 545.
Un jeune paysan des environs de Gand, deux mois avant le tirage au sort
pour la conscription militaire, annonce à qui veut l’entendre, qu’il
prendra dans l’urne le numéro 90. Arrivé devant le commissaire
d’arrondissement (on dirait en France le sous-préfet), qui dirige les
opérations, il demande à celui-ci si le 90 n’est pas encore sorti. On
lui répond que non: «Eh bien! c’est moi qui vais le prendre!» En effet,
à la stupéfaction de tous, il retire le 90. Interrogé sur la manière
dont lui était venue cette certitude étrange, il déclare que deux mois
auparavant, comme il venait de se coucher, il vit apparaître, en un coin
de sa chambre, un objet volumineux et indéfinissable au milieu duquel se
détachait clairement le chiffre 90 en caractères grands comme la main.
Il se mit sur son séant, ferma et rouvrit les yeux pour se convaincre
qu’il ne rêvait pas, mais l’apparition persista au même endroit
distincte et incontestable. M. Georges Hulin, professeur à l’Université
de Gand, et M. Jules van Dooren, commissaire d’arrondissement, qui
rapportent le fait, citent trois autres cas analogues, également
frappants, dont fut témoin M. van Dooren dans l’exercice de ses
fonctions. Je doute d’autant moins de leur déclaration que je les
connais personnellement et que je sais que leur attestation, quant à la
réalité objective des faits, équivaut pour ainsi dire à une constatation
légale. M. Bozzano, dans son étude, mentionne certaines prévisions tout
aussi singulières qui se manifestèrent autour des tables de jeu de
Monte-Carlo.
Je n’ignore pas, je le répète, qu’au sujet de ces faits et de ceux qui
leur ressemblent, on peut une fois de plus invoquer la théorie des
coïncidences. On soutiendra qu’il y a probablement mille prédictions de
ce genre dont on ne parle pas parce qu’elles ne se réalisèrent jamais.
Mais que l’une d’elles s’accomplisse, ce qui, selon le calcul des
probabilités, doit fatalement advenir un jour ou l’autre, l’étonnement
est général et l’imagination perd toute retenue. Il est vrai; néanmoins,
il conviendrait d’examiner si ces prédictions sont aussi fréquentes
qu’on l’affirme ainsi à la légère. Au sujet de celles qui concernent le
tirage au sort, par exemple, j’ai eu l’occasion d’interroger plus d’un
témoin habituel de ces petits drames du destin; et tous reconnurent
qu’ils sont en somme bien plus rares qu’on ne croirait. Ensuite,
n’oublions point qu’il ne saurait être ici question de preuves
scientifiques. Nous nous trouvons dans une région inconsistante et
nébuleuse, où nous n’oserions plus hasarder un pas si nous ne nous
laissions guider par nos impressions plutôt que par des certitudes qu’il
n’est pas interdit d’espérer mais qui sont encore hors de vue.