VIII

Mais il est impossible de continuer ces narrations encombrantes. On en

compte, je l’ai dit, des centaines qui sillonnent en tous sens les

champs de l’avenir. Celles que je viens de rapporter donnent une idée

suffisante de la couleur dominante et de l’allure générale de ces sortes

de récits. Il convient néanmoins d’ajouter que beaucoup d’entre eux ne

sont nullement tragiques; et que la prémonition ouvre, dans le futur,

ses mystérieuses et capricieuses perspectives, à l’occasion des

événements les plus divers, les plus insignifiants. Elle ne se soucie

guère de la valeur humaine des conjonctures, et met la vision d’un

numéro de tombola au même plan que la mort la plus dramatique. Les

chemins, par lesquels elle arrive jusqu’à nous, sont également imprévus

et variés. Souvent, comme dans les exemples cités, c’est par le rêve

qu’elle nous atteint. Parfois c’est une hallucination auditive ou

visuelle qui nous saisit à l’état de veille; parfois c’est un

pressentiment indéfinissable mais net et irrésistible, une obsession

informe mais puissante, une certitude absurde mais péremptoire qui monte

du fond de nos ténèbres intérieures où se cache peut-être le dernier mot

de toutes les énigmes. On pourrait illustrer de nombreux exemples

chacune de ces manifestations. Je n’en mentionnerai que quelques-uns,

choisis non point parmi les plus frappants ou les plus séduisants, mais

parmi les plus sévèrement contrôlés[11].

[11] _Proceedings_, vol. XI, p. 545.

Un jeune paysan des environs de Gand, deux mois avant le tirage au sort

pour la conscription militaire, annonce à qui veut l’entendre, qu’il

prendra dans l’urne le numéro 90. Arrivé devant le commissaire

d’arrondissement (on dirait en France le sous-préfet), qui dirige les

opérations, il demande à celui-ci si le 90 n’est pas encore sorti. On

lui répond que non: «Eh bien! c’est moi qui vais le prendre!» En effet,

à la stupéfaction de tous, il retire le 90. Interrogé sur la manière

dont lui était venue cette certitude étrange, il déclare que deux mois

auparavant, comme il venait de se coucher, il vit apparaître, en un coin

de sa chambre, un objet volumineux et indéfinissable au milieu duquel se

détachait clairement le chiffre 90 en caractères grands comme la main.

Il se mit sur son séant, ferma et rouvrit les yeux pour se convaincre

qu’il ne rêvait pas, mais l’apparition persista au même endroit

distincte et incontestable. M. Georges Hulin, professeur à l’Université

de Gand, et M. Jules van Dooren, commissaire d’arrondissement, qui

rapportent le fait, citent trois autres cas analogues, également

frappants, dont fut témoin M. van Dooren dans l’exercice de ses

fonctions. Je doute d’autant moins de leur déclaration que je les

connais personnellement et que je sais que leur attestation, quant à la

réalité objective des faits, équivaut pour ainsi dire à une constatation

légale. M. Bozzano, dans son étude, mentionne certaines prévisions tout

aussi singulières qui se manifestèrent autour des tables de jeu de

Monte-Carlo.

Je n’ignore pas, je le répète, qu’au sujet de ces faits et de ceux qui

leur ressemblent, on peut une fois de plus invoquer la théorie des

coïncidences. On soutiendra qu’il y a probablement mille prédictions de

ce genre dont on ne parle pas parce qu’elles ne se réalisèrent jamais.

Mais que l’une d’elles s’accomplisse, ce qui, selon le calcul des

probabilités, doit fatalement advenir un jour ou l’autre, l’étonnement

est général et l’imagination perd toute retenue. Il est vrai; néanmoins,

il conviendrait d’examiner si ces prédictions sont aussi fréquentes

qu’on l’affirme ainsi à la légère. Au sujet de celles qui concernent le

tirage au sort, par exemple, j’ai eu l’occasion d’interroger plus d’un

témoin habituel de ces petits drames du destin; et tous reconnurent

qu’ils sont en somme bien plus rares qu’on ne croirait. Ensuite,

n’oublions point qu’il ne saurait être ici question de preuves

scientifiques. Nous nous trouvons dans une région inconsistante et

nébuleuse, où nous n’oserions plus hasarder un pas si nous ne nous

laissions guider par nos impressions plutôt que par des certitudes qu’il

n’est pas interdit d’espérer mais qui sont encore hors de vue.

L'hôte inconnu · 第 40 / 114 题