Mais en qui réside-t-elle? Se cache-t-elle en nous ou dans le médium?
Selon le Dr Osty, les sujets lucides seraient des miroirs dans lesquels
se reflèterait la pensée intuitive latente en chacun de nous. En
d’autres termes, c’est nous-mêmes qui serions lucides et ils ne feraient
que nous révéler notre propre lucidité. Ils auraient pour mission de
remuer, de réveiller, de galvaniser, d’illuminer les secrets de notre
subconscience et de les faire monter à la surface de notre vie normale.
Ils agiraient sur nos ténèbres intérieures, absolument comme dans la
chambre noire, le bain du photographe agit sur la plaque sensibilisée.
Je suis persuadé que la théorie est exacte en ce qui concerne
l’intuition et la lucidité proprement dites, c’est-à-dire dans tous les
cas où nous nous trouvons en présence du médium et en contact plus ou
moins direct avec lui. Mais en va-t-il de même en psychométrie? Est-ce
nous qui savons à notre insu tout ce que renferme l’objet ou le médium
seul qui le découvre dans l’objet même et indépendamment de celui qui
l’apporte? Quand nous recevons, par exemple, une lettre d’un inconnu,
cette lettre qui a absorbé comme une éponge toute la vie, et de
préférence la vie subconsciente de celui qui l’écrivit, dégorge-t-elle
dans notre subconscience tout ce qu’elle contenait? Apprenons-nous à
l’instant tout ce qui concerne son auteur, absolument comme s’il se
trouvait en chair et en os et surtout l’âme nue devant nous, mais
ignorons-nous profondément que nous l’apprenons jusqu’à ce que
l’intervention du médium nous le révèle?
C’est, si l’on veut, simplement déplacer la question. Que ce soit le
médium ou moi qui découvre l’inconnu dans l’objet ou le retrouve à
travers l’espace et le temps, l’énigme est plus vaste, il est vrai, mais
tout aussi obscure. Néanmoins, il y a quelque intérêt à savoir s’il
s’agit d’une faculté générale et latente dans tous les hommes ou d’un
inexplicable privilège réservé à de rares individus. Il y a toujours
avantage à écarter, dès qu’il est possible, l’exceptionnel qui reste en
suspens sur l’abîme, comme une arche inachevée et qui ne mène à rien. Je
sais bien que l’intermédiaire forcé du médium implique qu’on reconnaît
malgré tout à celui-ci des facultés anormales; mais enfin on en réduit
de façon appréciable la puissance et l’étendue, et l’on rejoint plus tôt
et plus aisément les lois ordinaires du grand mystère humain auquel il
importe de revenir sans cesse et de tout ramener. Mais l’expérience ne
permet pas cette généralisation. Il s’agit nettement d’une faculté
spéciale et propre au médium, à laquelle notre intuition latente demeure
tout à fait étrangère. Il est facile de s’en assurer en faisant, par
exemple, comme dans l’expérience que j’ai rapportée plus haut, remettre
au médium, par un tiers et sous une triple enveloppe, une lettre dont on
connaît l’auteur, mais dont l’intermédiaire ignore absolument l’origine
et le contenu. Ces circonstances anormales, où toutes communications
subconscientes du consultant au consulté sont strictement coupées, ne
troubleront en rien la lucidité du sujet; et l’on en peut conclure que
c’est bien le médium seul qui découvre directement, sans intermédiaire,
sans «relais», pour emprunter l’expression de M. Duchatel, tout ce que
renferme l’objet. Il paraît donc certain qu’il est, tout au moins en
psychométrie, quelque chose de plus que le simple miroir dont parle le
Dr Osty.
X
Je crois nécessaire d’affirmer une dernière fois que ces phénomènes
psychométriques, quelque étonnants qu’ils paraissent d’abord, sont
connus, prouvés et constants et ne sont plus niés ou mis en doute par
aucun de ceux qui s’en sont sérieusement occupés. J’aurais pu donner le
détail d’un grand nombre d’expériences concluantes, mais cela m’a semblé
aussi inutile, aussi fastidieux que le serait la nomenclature des
réactions classiques que l’on peut par exemple obtenir dans un
laboratoire de chimie. Il est loisible, à qui le voudra, de se
convaincre de la réalité des faits, pourvu qu’il s’adresse à des médiums
authentiques et sache se garder des «voyants» médiocres et surtout des
charlatans et des simulateurs qui, plus qu’en nulle autre, pullulent en
cette région. Il aura, même avec les meilleurs, à se méfier de
l’ingérence involontaire, inconsciente et presque inévitable de la
télépathie, très intéressante elle aussi, mais qui est un phénomène d’un
autre ordre, beaucoup moins surprenant et moins discuté que la
psychométrie pure. Il faudra aussi qu’il apprenne l’art d’interroger le
médium et ne s’avise pas de lui poser des questions incohérentes et
vagabondes sur des événements fortuits ou futurs. Il ne perdra pas de
vue que «la lucidité est rigoureusement limitée à la perception de la
personnalité humaine», selon la loi excellemment formulée par le Dr
Osty. On a fait des expériences où le psychomètre, au toucher de la dent
d’un animal préhistorique, voyait se dérouler les paysages et les
péripéties des premiers âges de la terre; ou un autre, au contact d’un
bijou, évoquait, avec une exactitude merveilleuse, paraît-il, des fêtes
et des cortèges de la Grèce ancienne, comme si les objets gardaient à
jamais la mémoire ou retrouvaient les «clichés astraux», de tous les
événements dont ils furent témoins. Mais on conçoit qu’ici un contrôle
efficace est pour ainsi dire impossible et que la part de la télépathie
est indéterminable. Il importe donc de se tenir strictement à ce qu’on
peut vérifier.
En limitant ainsi son domaine, l’expérimentateur rencontrera encore bien
des surprises. Si le plus souvent, par exemple, les révélations de deux
psychomètres auxquels on confie successivement la même lettre,
concordent remarquablement dans leurs grandes lignes, il arrive aussi
que l’un d’eux ne perçoive que ce qui concerne l’auteur de la lettre,
tandis que l’autre ne s’intéresse qu’à son destinataire ou à une
troisième personne qui se trouvait dans la pièce où la lettre fut
rédigée. Il est bon d’être prémuni contre ces premiers mécomptes qui, du
reste, dans les cas fréquents où un contrôle sérieux est possible, ne
font que confirmer l’existence et l’indépendance de l’étonnante faculté.