Lorsque je parle de l’état présent du mystère, il va sans dire que je
n’entends pas du tout le mystère de la vie, de sa fin et de ses
origines; ni la grande énigme de l’Univers où nous sommes plongés. En ce
sens, tout est mystère, et, comme je l’ai dit ailleurs, il est probable
que tout le sera toujours; et que nous n’atteindrons jamais, sur aucun
point, les dernières limites de la connaissance et de la certitude. Il
s’agit ici de ce qui, dans ce mystère accepté, habituel, familier et
presque oublié, trouble brusquement la routine de notre ignorance
générale. En eux-mêmes, ces faits, qui nous semblent surnaturels, ne le
sont pas plus que les autres; peut-être sont-ils plus rares, ou, pour
mieux dire, moins fréquemment ou plus difficilement constatés. En tout
cas, leurs causes profondes, tout en n’étant probablement ni plus
lointaines, ni plus inaccessibles, paraissent se cacher dans un inconnu
moins souvent parcouru par notre science qui n’est au fond qu’une
expression rassurante et conciliante de notre ignorance. On peut
aujourd’hui, grâce aux travaux de la _Society for Psychical Research_,
et d’une foule d’autres chercheurs, aborder avec une certaine confiance
l’ensemble de ces phénomènes. On marche enfin, hors des légendes, des
contes à dormir debout, des commérages, des illusions et des
exagérations, sur un terrain étroit mais assez sûr. Ce n’est pas à dire
qu’il n’y ait d’autres phénomènes surnaturels que ceux recueillis par
cette société et quelques revues sérieuses qui suivent les mêmes
méthodes. Malgré leur diligence qui, depuis plus de trente ans, fouille
les coins obscurs de notre planète, il est inévitable que bien des
choses leur échappent; outre que la sévérité de leurs enquêtes rejette
les trois quarts de celles qu’on leur signale. Mais il est permis
d’affirmer que les vingt-huit volumes de ses _Proceedings_, les dix-sept
tomes de son _Journal_, en y joignant les vingt-cinq années des _Annales
des sciences psychiques_, pour ne citer que ce périodique entre tous
excellent, embrassent, pour l’instant, tout le champ de l’extraordinaire
et offrent quelques exemples de toutes les manifestations anormales de
l’inexplicable qui nous enveloppe. On peut dès maintenant les classer,
les diviser, les subdiviser en genres, espèces et variétés. C’est peu de
chose, si l’on veut, mais c’est ainsi que commencent les sciences et
qu’au surplus finissent beaucoup d’entre elles. Il y a donc assez de
faits acquis à peu près incontestables pour qu’il soit possible de les
interroger utilement, de reconnaître leurs tendances, d’entrevoir leur
caractère général et peut-être de remonter à leur source unique en
écartant peu à peu les broussailles et les ruines qui, depuis tant de
centaines ou de milliers d’années, la voilaient à nos yeux.