La Sicile, qu'on appelle avec raison «la perle des îles» à cause de
la beauté de ses paysages et de la douceur de son climat, offre une
infinité de coutumes charmantes, à l'occasion de Noël.
Le grand et très intéressant journal de Palerme, l'_Ora_ (l'Heure) du
vingt-cinq Décembre mil neuf cent quatre, que nous a gracieusement
envoyé un éminent professeur de cette ville, nous apporte de précieux
documents que nous allons traduire et résumer en leur conservant, autant
que possible, leur couleur locale.
Le bateau venant de Naples, arrive le plus souvent à Palerme avant le
lever du soleil. Le décor matinal est réellement délicieux. À gauche,
au-dessus du promontoire rocheux de Zaffarano, volent de légers nuages
gris auréolés de rose par les premiers feux de l'aurore; le ciel est pur
de ce bleu pâle qui caractérise les fins d'orage et dont connaissent
bien la nuance tendre tous ceux qui ont navigué sur la Méditerranée.
Bientôt apparaît Palerme _la Felice_ (l'heureuse) baignée de lumière,
ceinte de sa «Conque d'or», plaine fertile qu'encadre un hémicycle de
montagnes grandioses.
Les sourires et les sarcasmes des esprits forts et des demi-savants
n'ont pas réussi à diminuer la fraîche poésie de la fête de Noël. Sans
doute, dit l'_Ora_, il y a bien dans notre chère île, comme partout
ailleurs, pendant deux ou trois jours, des repas de parents et d'amis où
l'on sert des plats choisis et des mets succulents, puis des desserts
de fins gâteaux et de frais bonbons, mais Noël garde dans les rues
bruyantes de nos cités, comme dans nos plus humbles villages, son cachet
traditionnel de fête religieuse.
Partout, on entend les voix tristes des rapsodes du peuple, auxquelles
se mêlent le bruit monotone des sistres, le gémissement plaintif des
violons et dans le lointain le son champêtre des cornemuses et des
_Zampogne_. Ce sont les _aveugles-poètes_[66] qui chantent le _voyage
douloureux de la Sainte Vierge et de Saint Joseph_ ou la _Ninnaredda_
(berceuse) sorte de _neuvaine_ préparatoire à la fête de Noël. Toute
maison qui les accepte et veut bien les louer est marquée d'un large
trait noir tracé au charbon. Ce sont aussi les bergers descendus des
montagnes: ils viennent répéter leur mélancolique _cantilène_ toute
imprégnée de soupirs et de pleurs.
[Note 66: À Palerme, les _aveugles-poètes_ forment une sorte de
corporation; ils parcourent les campagnes, se rendent à toutes les
fêtes, modifient et rajeunissent les chants de leurs prédécesseurs.
Ils abordent tous les genres: les souvenirs des Croisades, les légendes
de Sainte Lucie et de Sainte Rosalie, les deux Saintes si populaires
dans toute la Sicile, un tremblement de terre, un naufrage, etc.
Ils déploient autant d'imagination pour rendre par la poésie et la
musique ces divers sujets, que les «peintres» pour les reproduire sur
les charrettes des paysans siciliens.]
Les pieux _cantiques_ de la neuvaine de Noël (_le canzoni_) sont très
connus: ils sont à peu près les mêmes dans toute l'Italie méridionale et
en Sicile.
On connaît beaucoup moins les _prières_ (_le orazioni_) que l'on récite
devant la Crèche dans certains villages des campagnes de Sicile. Ce sont
des chants très courts, des invocations à Jésus-Enfant, à la Vierge, au
patriarche Saint Joseph.
Ces _prières_ sont écrites dans le gracieux dialecte sicilien que
le poète Meli a immortalisé dans ses vers. Qu'on en juge par le
commencement du premier sonnet de sa Bucolique.
Montagnes coupées de vallons,
Rochers vêtus de lierre et de mousse,
Cascades d'eau pure argentée.
Ruisseaux murmurants et lacs silencieux.
Cimes escarpées et ravins ténébreux.
Joncs stériles et genêts en fleurs.
Arbres antiques croulant de vieillesse,
Et grottes où les gouttelettes d'eau se pétrifient avant de tomber.
Accueillez, dans vos silencieux asiles,
L'ami de la paix et du repos!
(Meli, _Buccolica_. Sonetu I.)
La première de ces _prières_ publiée par Valplatani, a toute la
grâce d'un petit tableau flamand (_ha tutta la grazia d'un quadretto
fiammingo_.)
_Ni' 'na grutta nasciu lu Bammineddu,_
_A Bettilemmi, 'ntempu di friddura,_
_'Ncapu la paglia comu un pucireddu,_
_La Bedda Matri l'ha pusatu allura,_
_E cc'era ddà vicinu un sciccareddu,_
_Misu a lu cantu di la manciatura,_
_All' autru latu un coi pïatuseddu,_
_E, 'ntunnu 'ntunnu, tutti li pastura._
_Gesuzzu duci, beddu e picciriddu,_
_Mniezzu la paglia mori di lu friddu._
_Ma comu grupi la cucuzza a risu,_
_Luci dda grutta comu un paradisu_[67].
[Note 67: Nous devons la traduction à l'extrême obligeance de notre
savant ami, M. l'abbé M***, curé de Corscia, dont la collaboration nous
a été continuelle depuis l'origine de nos recherches sur les coutumes
populaires de Noël.]
Dans une grotte est né le petit Enfant,
A Bethléem, au retour de la saison du froid,
Sur de la paille comme un pauvret.
Sa gracieuse mère l'a posé alors,
Tout près, d'un côté de la Crèche, il y avait un âne.
De l'autre côté un boeuf attendri,
Tout autour, tout autour, la foule des bergers,
Le cher Jésus, doux, beau, tout petit,
Se mourait de froid sur la paille,
Mais à peine le sourire a réjoui sa gracieuse bouche,
Que la grotte resplendit comme un paradis.
La Sicile a aussi _ses Noëls_: il ne faut pas y chercher finesse
d'images, suite historique, ni vers rimés avec art.
Ce sont de petites strophes déliées qui se suivent avec la fougue
capricieuse d'une bande d'enfants qui jouent sur un pré fleuri.
Cependant quelle grâce rustique dans ces chansonnettes pieuses et quelle
inimitable ingénuité de style et d'images. Dans celle de Noto, Jésus
naît dans un jardin parsemé de plantes aromatiques: un tambour et le
tintamarre des enfants qui s'amusent annoncent sa naissance.
Ddocu sutia ccè un jardinu,
Tuttu chinu d'airumi,
Cci na ciu Gesù bambinu.
Cu trummessi e tammurinu.
E lu misinu suprà l'artari.
Tutti l'ancili cci hann' a cantari
Cci hann' à caniari cu bella vuci,
Lu Bambinu si cunnuci,
Si cunnuci, vaneddi, vaneddi.
Si comtamu canzuneddi,
Canzuneddi via via,
Cci cantamu la litania
Litania palermitana.
Un peu plus bas il y a un jardin
Tout couvert d'arbres qui répandent des parfums.
C'est là qu'est né Jésus Enfant.
Avec trompettes et tambours.
Ils le placent sur l'autel,
Tous les Anges se mettent à chanter,
A chanter de leurs belles voix
Le Bambino si bienvenu.
Si bienvenu, viens, viens!
Nous chantons des cantiques,
Des cantiques et des cantiques,
Nous chantons la litanie.
La litanie de Palerme.
Plus suavement enfantines me semblent ces deux autres chansonnettes
(_canzonette_) pieuses de Valplatani. La première a tout l'air d'une
_ninna nanna_ (berceuse):
A la notti di Natali
Ca nasciu lu Bammineddu,
E nasciu nni la gruttidda.
A la so manciaturedda
E sô matri cci arridia,
Rosi e gigli cci cuglia.
Dans la nuit de Noël,
Il est né le Bambino,
Il est né dans une grotte.
Dans sa petite Crèche.
Sa mère nous souriait.
Elle nous cueillit des roses et des lys.
Si l'on veut ajouter foi à cette autre chansonnette de Valplatani
lorsque naquit notre Sauveur dans la grotte de Bethléem, il y avait non
seulement un ange, mais encore un certain personnage qui jouait de la
cornemuse. Au son géorgique du champêtre instrument, une brebis, aux
flocons de laine frisée, dansait:
A la notti di Natali
Cc'era l'ancilla e un compari[68],
Chi sunaca la ciaramedda,
Abballava la picuredda
Abballava rizza rizza!
Dans la nuit de Noël
Il y avait un ange et un autre personnage[68]
Qui jouait de la cornemuse
Une brebis, aux flocons de laine frisée
Dansait: ravissante beauté!
[Note 68: Littéralement: un parrain.]
C'est surtout à l'occasion des fêtes de Noël, que les bambini de
Valplatani récitent, avec une certaine cadence monotone, des strophes
de quatre ou tout au plus six vers; elles sont comme parfumées d'une
candeur ingénue. La première semble une peinture inimitable dans sa
gracieuse naïveté:
Sutta un pedi di castagna,
Cci à Gesuzzu: c'addimanna,
Addimanna tri tari,
Cu la manuzza chi fa accussi.
A l'ombre d'un châtaignier.
Il y a Jésus: il nous appelle.
Il nous appelle,
En nous faisant signe de sa petite main.
Toute l'ardeur d'une fervente invocation vibre dans cette autre strophe:
Bammineddu di la chiuviddu,
Siti beddu e piccireddu,
Quannu spunta la cirasa
Vui viniti a la me casa,
A la me casa 'un cci ati vinutu,
Viniticci ora pi darimi aiutu!
Petit enfant que je vois d'ici.
Vous êtes beau et tout petit.
A la saison des cerises,
Venez à ma maison.
Vous n'êtes pas encore venu à ma maison.
Venez y maintenant pour me secourir.
Pour Noël, les enfants s'amusent à faire des Crèches devant lesquelles
ils allument, avant minuit, de petites lampes d'huile. La Crèche est une
montagne de sucre avec des vallons, des précipices et des grottes qui
doivent représenter, en petit, la montagne de Bethléem. Il doit y avoir
nécessairement un ruisseau en verre ou en papier argenté ou même d'eau
courant dans un lit de fer blanc au milieu de rochers de sucre, par
suite d'ingénieuses combinaisons. La montagne est peuplée d'une
trentaine de personnages de craie que nos _bambini_ appellent bergers.
Quelques uns cependant n'ont rien du costume pastoral. On y voit: un
muletier qui tire par les rênes une bête récalcitrante, une lavandière
qui revient du ruisseau avec un lourd fardeau sur la tête, un pêcheur
qui jette sa ligne dans les eaux d'une rivière, un chasseur tirant un
oiseau qui se brandille sur un arbre... Parmi les vrais bergers, l'un
d'eux, en voyant la grande, l'insolite lumière qui se répandit sur la
montagne de Bethléem, à la naissance de Jésus, regarde avec frayeur.
Aussi est-il connu sous le nom de _l'Effrayé de la Crèche (lo spaventato
del presepe)_. On y voit un berger qui porte un fagot de bois, un autre
qui remue le lait dans une chaudière bouillante; celui-ci a retiré ou va
retirer une épine qui lui gonfle le pied; celui-là lance une pierre à
une vache qui se fourvoie; tel gonfle les joues en soufflant dans la
cornemuse ou la _Zampogna_; tel autre frappe sur un cerceau... Et les
enfants les connaissent, un par un, comme s'ils étaient vivants. De
leurs regards qui savent donner à tout l'animation et la vie, ils les
suivent s'acheminant vers la grotte où l'Enfant Jésus leur sourit, les
bras ouverts, au milieu de deux animaux qui le réchauffent de leur
haleine.
Mais revenons aux joies familiales: revoyons les rues les plus
fréquentées de notre Palerme. Nous sommes à la nuit qui précède Noël:
voici les boutiques des marchands de fruits les plus renommés. Façades,
architraves, colonnes, chapiteaux d'une architecture très étrange,
s'offrent à nos regards. La matière dont ces espèces de maisons
sont fabriquées et qui ferait les délices d'une armée de rats, est
entièrement de figues sèches. Mais qui pourrait rendre avec la plume les
vives gradations de couleurs que nos marchands de fruits combinent
d'une manière si savante? Comment décrire cette pyramide de miel qui se
détache tout près d'un monceau de poires d'hiver qui semblent faites de
vieil or...?
L'usage que les bons Norvégiens ont de donner du froment et du pain aux
oiseaux, le jour de Noël, se rencontre aussi dans plusieurs pays de la
Sicile. A Scicli, par exemple, les femmes ont l'habitude de jeter sur
les toits, les balcons et les appuis des fenêtres, des miettes de pain
et des grains de blé, afin que le jour où naquit Jésus, les gracieux
habitants de l'air ne manquent pas de nourriture et qu'ils puissent
égayer ce jour de leurs chants les plus joyeux.
Ravissante coutume bien digne de Noël, la fête par excellence de la paix
et de l'allégresse!
Dans quelques villages de la Sicile, on conserve l'usage, d'ailleurs
très ancien dans l'île, d'allumer la _bûche de Noël_ (il ceppo di
Natale). On réunit de la paille et des sarments sur lesquels on place
une énorme bûche, qui provient généralement de la libéralité d'un
propriétaire, religieux observateur des coutumes du pays. Aussitôt que
le soleil se couche derrière les montagnes et que la cloche tinte l'_Ave
Maria_ (l'Angelus), le député de la fête a soin de mettre le feu à la
bûche, et de veiller à ce que, toute la nuit, il reste allumé.
D'aucuns voient dans l'embrasement de la bûche de Noël le symbole du feu
qu'auraient allumé dans leurs chaumières les bergers de Bethléem dans
cette nuit mémorable où l'Ange leur annonça la naissance de Jésus.
D'autres expliquent cet usage par la nécessité de réchauffer à un feu
public les pauvres gens qui veillent, à ciel ouvert, pendant cette
froide nuit de Noël.
Rien de plus gai que la vue de cette bûche allumée, qu'entourent les
artisans et les pauvres. Les uns restent debout, les autres sont assis
sur des pierres, quelques-uns fument philosophiquement leurs pipes,
d'autres grignotent des marrons qu'ils ont fait rôtir sous la cendre de
la bûche; les enfants cassent des noisettes, les vieillards étendent
leurs mains au feu pour les dégourdir.
Autour de la traditionnelle bûche de Noël, comme à un immense foyer,
tous se donnent rendez-vous; on se trouve si bien dans cette chaude
atmosphère et puis on s'y divertit. Devant ce gros morceau de bois qui
brûle et crépite joyeusement, qui envoie dans l'air des nuages de fumée
et lance des étincelles, la foule reste d'abord immobile et la flamme
projette de brillants reflets sur tous les visages. Mais bientôt
éclatent les rires les plus joyeux, on échange entre amis les plus
innocents badinages, et toutes les voix chantent les cantiques de Noël.
De temps en temps on attise le feu, de nouveaux fagots sont ajoutés aux
premiers et la plus douce gaîté règne dans toutes les conversations,
jusqu'à ce que les derniers tisons de la bûche de Noël s'éteignent avec
les premières lueurs de l'aurore.