La vue de Naples, de son golfe aux teintes d'azur, de ses rivages
constellés de blanches villas, de ses promontoires pittoresques et du
cône fumant du Vésuve, est un des spectacles les plus enchanteurs qu'il
y ait au monde.
Nulle part Noël n'est plus animé qu'à Naples. Une sorte de rage de
plaisir et de distraction s'empare de la population tout entière et
pendant une période de huit jours, c'est un mouvement, un entrain, une
sorte de _furia_ dont rien ne peut donner l'idée.
La semaine qui précède Noël s'appelle, à Naples, la semaine des
_bancarelle_ (littéralement des _comptoirs_). En 1904, elle s'est
terminée dans un «bain de lumière et d'azur» [54].
[Note 54: Nous empruntons quelques détails aux journaux de Naples:
nous nous efforçons de les traduire aussi littéralement que possible,
afin de conserver les nuances d'un style plein de délicatesse et
d'originalité.]
Une douceur de ciel printanier a souri à ces derniers jours de l'année,
d'ordinaire si pluvieux à Naples: le bonheur des petits commerçants est
donc complet. Les marchés de Noël ont eu depuis huit jours un aspect
des plus attrayants comme tous les usages de cette population moitié
orientale et moitié espagnole.
D'innombrables boutiques s'élèvent dans la grande rue centrale de
Naples, _via di Roma, gia Toledo_ (la rue de Rome, autrefois de
Tolède[55]). Une foule en liesse la remplît et déborde dans les ruelles
adjacentes, sur les places et sur les quais. Clameurs, joie universelle,
portées au diapason le plus élevé, explosion gigantesque de bonne
humeur et de félicité publique qui se nourrissent de gain bien minimes,
préparés de longue main et impatiemment attendus. Toutes les familles
bourgeoises se réapprovisionnent du nécessaire et parfois même du
superflu. Les _bancarelle_ sont une exposition aux formes les plus
diverses, aux couleurs les plus variées et les plus vives: elles se
tiennent sur les places, en plein air, au milieu de tentes roulantes
qui s'élèvent par milliers et sur lesquelles l'esthétique du peuple
napolitain range, en groupes bizarres, les objets les plus divers et les
plus brillants.
[Note 55: Le gouvernement italien, au moment de l'annexion du royaume
de Naples, a changé le nom de la grande rue de Tolède et l'a appelée,
en 1870, rue de Rome. Mais, nous l'avons constaté, pour le peuple
napolitain et la presse locale, c'est toujours la rue de Tolède.]
Ce ne sont pas seulement des comestibles, des ustensiles en terre ou en
verre, fabriqués sous les formes les plus fantastiques; ce n'est pas
seulement pour la table que se dressent ces agréables bastions vivants,
le long des trottoirs fourmillant de monde de la rue de Tolède, de la
place Medina et de la place de la Liberté, la littérature même a ses
autels, ses petits temples enguirlandés dans ce bruyant «abracadabra» du
Noël Napolitain. Elles sont, en effet, innombrables les _bancarelle_
où sévères et graves se trouvent rangés les livres, les opuscules, les
in-folios anciens et miniatures, toutes les variétés et les sous-espèces
du volume, et surtout des manuscrits qui coûtèrent tant de sueurs. Un
public curieux et sympathique s'approche de ces montagnes de papier
imprimé, et y cherche avec des regards studieux l'ouvrage désiré et
peut-être ignoré du revendeur. Parfois pour quelques centimes on achète
un livre d'une grande valeur, ou tout un lot de brochures au dos déchiré
et aux pages en lambeaux.
Et aujourd'hui (Noël 1904), pour la première fois peut-être depuis vingt
ans, grâce aux rayons bienfaisants d'un soleil de printemps, Naples peut
montrer toute la beauté éblouissante de ses marchés «enveloppés d'un
nimbe de joie». Toute la ville est aujourd'hui dehors: les étrangers en
extase contemplent ce spectacle comme «une fascinante féerie».
Ce qu'il faut voir surtout, c'est le pittoresque _marché aux poissons_
sur le quai de Sainte-Lucie. La veille de Noël, après avoir traversé un
grand nombre de rues entre des trophées de verdure, des amoncellements
de fruits, de compotes au vinaigre, de gâteaux, de liqueurs, on croirait
que c'est la dernière journée où il soit permis de manger. Pour le
souper, la carte de rigueur est la suivante: vermicelle au jus de
poisson, _broccoli_ fumants à l'huile, _capitone_[56] et poissons
divers[57].--Cent mille personnes au moins sont en mouvement pour
préparer le succulent repas aux quatre cent mille autres qui se
promènent oisives ou qui travaillent, en proie à la plus fébrile
impatience.
[Note 56: Le _capitone_ est le mets traditionnel et nécessaire du
repas de Noël: c'est une anguille de rivière ou de mer, quelquefois Une
murène à la chair blanche et laiteuse.]
[Note 57: Les Napolitains les appellent _frutti di mare_ (fruits
de la mer), ce sont des huîtres, des crabes, des langoustes, des
coquillages aux formes les plus variées.]
A combien le _capitone_? Telle est la grande question du jour. En effet,
quel est le Napolitain qui ne mange le _capitone_ le soir de la veille
de Noël?
Partout on entend crier: «_capitone viva, fricceca, stu capitone, a na
lira e otto, capitone_ vivant, il palpite encore ce _capitone_, à un
franc quarante centimes».
Il faut aller visiter la rue Ste-Brigitte ou la rue Porto, le soir de la
veille de Noël. C'est une scène fantastique digne du pinceau de Gherardo
dell Notti. Qu'ils sont beaux à voir ces marins au teint bronzé, vieux
loups de mer qui, sur leurs barques de pêche (_paranziello_), ont défié
maintes fois les tempêtes et qui ont une voix de tonnerre habituée à se
faire entendre au milieu du bruit des vagues. Ils sont là, debout devant
leurs corbeilles entourées de cierges allumés, les manches de leur veste
retroussées jusqu'au coude. Ils enfoncent de temps en temps leurs mains
dans ces corbeilles remplies d'anguilles vivantes, ils saisissent les
plus grosses, les font tournoyer en l'air et gesticulant avec toute leur
vivacité méridionale, ils ont un faux air de charmeurs de serpents.
A chaque coin de rue les marchandes de Procida[58] et d'Ischia attirent
l'attention par le curieux costume de leur île.
[Note 58: _Le jour de Noël_, à la Saint-Michel et le huit Mai, les
femmes de Procida revêtent leur costume national: un vêtement rouge
brodé d'or, et elles exécutent la danse du pays, la _tarantelle_.]
Rien de plus animé, de plus vivant que le spectacle du port de Naples,
la veille de Noël, vers le coucher du soleil. La foule y montre sa folle
et insouciante gaîté, son intarissable faconde, sa verve spirituelle et
bouffonne, les marchands y annoncent leurs denrées avec mille _lazzi_,
les musiciens y donnent des sérénades et au milieu de cette cohue
indéfinissable les _corricoli_, petites voitures où s'entassent de douze
à quinze personnes, amènent de Portici et de Resina les ouvriers qui
viennent souper en plein air, en face de la mer (à la napolitaine).
Oui, à Naples, Noël est bruyant et joyeux: clameurs et joie qui font
oublier la désolante mélancolie qui court dans les vastes souterrains
de cette bonne, généreuse et sympathique population. Qu'on ne croie
pas cependant que Naples soit devenue, par enchantement «la ville du
dollar»: Noël n'est pour elle qu'une «parenthèse de félicité et de
splendeurs», à la fin d'une année qui a été souvent attristée par bien
des privations.
En un mot, rien de vivant, de pittoresque, de sémillant comme ce peuple
en délire sous «le beau ciel bleu de Naples, turquoise le jour, saphir
la nuit».
Comment ne pas se rappeler ces beaux vers de Lamartine:
Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde.
Sur ces rives que l'oeil se plaît à parcourir.
Nous avons respiré cet air d'un autre monde.
Elvire!... Et cependant on dit qu'il faut mourir[59].
[Note 59: Tout le monde connaît ce vieux dicton que répète volontiers
même le dernier des Napolitains: _Veder Napoli e dopo mori_, voir Naples
et mourir.]
Naples a aussi ses musiciens de Noël; ils viennent du fond des Abruzzes
et des gorges de la Calabre: ils portent le nom de _Zampognari_. Il y
a deux sortes de _Zampogna_ en usage dans le midi de l'Italie et en
Sicile.
C'est d'abord une cornemuse composée d'un sac de peau et de trois
chalumeaux de différentes longueurs. Deux de ces chalumeaux donnent
toujours le même ton; le troisième est susceptible de varier ses notes
et rappelle le hautbois et la clarinette. La note continue du plus gros
chalumeau s'appelle _bourdon_, elle est censée faire la basse; celle du
second, donne ordinairement la dominante. Lorsqu'on entend de loin
dans les montagnes ce singulier mélange de tons immuables avec les
modulations de la mélodie, on croirait avoir les oreilles frappées
par un tintement de cloches plutôt que par le son d'un instrument de
musique.
Il y a aussi de petites _Zampogne_ qui ne se composent que d'un simple
chalumeau. Nous avons sous les yeux une gravure reproduisant le gracieux
tableau du professeur Bechi de Rome. C'est un _Zampognaro qui s'exerce à
jouer la cantilène de Noël_: son instrument, en effet, n'a pas d'outre
et ressemble assez à un hautbois de petite dimension.
Les fonctions et les costumes des _Zampognari_ sont à peu près les mêmes
que ceux des _Pifferari_ à Rome. Comme eux, ils ne s'embarrassent pas
d'un bagage inutile. Un manteau de laine brune leur sert, pendant
la nuit, tout à la fois de matelas et de couverture. Ces pauvres
montagnards s'en vont de porte en porte et le peuple napolitain très
pieux et très charitable leur demande des neuvaines devant l'image de la
Madone ou devant la Crèche. L'argent qu'ils gagnent sert à nourrir leur
famille pendant le reste de l'année.
A Naples, plus encore qu'à Rome, le _presepio_ (la Crèche) joue un grand
rôle dans les fêtes de Noël. Dans le sud de l'Italie, les Crèches sont
nombreuses et dénotent parfois un véritable talent d'artiste. Au fond
d'une grotte entourée de rochers, on aperçoit l'étable et la Crèche où
naquit le Sauveur. Autour du _San Bambino_ reposant sur la paille, de
minuscules figurines de bois sculpté, revêtues d'habits patiemment
confectionnés aux veillées d'hiver, représentent la Sainte Vierge et
Saint Joseph en extase. A l'entrée, de petits chérubins pressent leurs
têtes ailées pour regarder de plus près le nouveau-né. Puis c'est toute
une procession de bergers qui viennent lui apporter leurs modestes
présents.
Au sommet de la grotte brille l'étoile qui a conduit les Mages. Ceux-ci
sont entourés de pages, d'hommes d'armes, d'écuyers, d'esclaves nubiens
qui conduisent des chameaux. Ces figurines sont quelquefois d'un grand
prix: il est des chèvres et des moutons signés _Vaccaro_, qui valent
leur pesant d'or.
Un auteur dramatique a eu la passion de la Crèche: le napolitain dom
Michel Cuciniello. Il avait rangé derrière de brillantes vitrines ses
_pupazzi_ (petites statuettes): il aimait à les faire admirer à ses
visiteurs. On y voyait tout ce qui peut entrer dans la composition d'une
Crèche, depuis l'Archange Gabriel jusqu'à l'humble paysanne apportant
ses présents dans un panier, depuis Saint Joseph jusqu'au tavernier,
depuis la Sainte Vierge jusqu'au roi nègre. Dom Michel offrit à la
ville de Naples ce trésor d'art qu'on peut aller voir au Musée de la
Chartreuse de San Martino.
Cette Crèche se trouve dans la grande salle attenante à celle de la
Gondole de Charles III. A droite, s'élève la maisonnette du tavernier:
plus haut, celle de la blanchisseuse; à gauche, un petit pont sur un
torrent entre les troncs énormes de vieux chênes renversés: au centre,
les colonnes brisées d'un temple en ruines; loin, bien loin, à perte de
vue, la campagne; de petites collines verdoyantes s'estompent dans la
brume, et au-dessus un ciel d'azur donne à cette scène à la fois profane
et sacrée un aspect des plus grandioses.
La maisonnette du tavernier est une merveilleuse reproduction des moeurs
napolitaines. On y voit ustensiles en cuivre, faisceaux d'herbages,
animaux de basse-cour, mobilier complet, vases de fleurs.
Plus loin, sur la terrasse de la blanchisseuse, le linge étendu sur des
cordes et séchant au soleil, la petite cage à la fenêtre: le tout d'une
parfaite précision.
Là-bas, dans la plaine, on voit caracoler des chevaux que des
palefreniers retiennent avec peine; plus loin, de riches paysannes
dansent la _tarantelle_ au son des guitares.
Qu'elle expression dans ces têtes d'argile! Quelle finesse dans tous ces
vêtements et dans ces parures! Quel éclat dans ces perles précieuses!
Quelle animation, quelle vie dans tout ce paysage; dans ce torrent qui
écume au milieu de blocs énormes et d'arbres séculaires, dans cette
nature souriante, idyllique, parmi les épais rosiers et les prairies en
fleurs!
Quelle richesse dans ce cortège des Rois Mages! Ils s'avancent coiffés
de turbans et vêtus d'habits chamarrés d'or et parsemés de pierreries;
de nombreux esclaves conduisent des chameaux chargés de coffres remplis
d'or et de pierres précieuses.
Au-dessus de tout, s'élève pure la note de la foi: la Vierge et Saint
Joseph, le petit Enfant Jésus étendu sur la paille, le boeuf et l'âne.
Autour des petites colonnes qui entoure la Crèche, grimpent le lierre
et la mousse et des essaims d'Anges se balancent dans les airs en
glorifiant Dieu.
La Crèche de dom Michel et ses quatre-vingts statuettes représentent une
valeur de deux cent cinquante mille francs.
Un habitant de la ville de Caserte avait dans sa maison une Crèche
d'une richesse vraiment royale. Les Rois Mages, avec des costumes
éblouissants, apportaient de vrais coffres d'or et de pierreries: les
perles, les rubis, les émeraudes, les topazes y brillaient de toutes
parts. Une femme avait au milieu du front un diamant si gros et d'une si
belle eau qu'une princesse l'aurait mis volontiers à son diadème. On ne
sera pas étonné d'apprendre que des soldats en armes gardaient, nuit et
jour, un tel _presepio_.
La veille de Noël, à minuit, la famille entière vient s'agenouiller
devant la Crèche. Le plus jeune des enfants prend un _Bambino_ en cire
et le place entre la Vierge Marie et Saint Joseph, dans un petit berceau
de mousse. Les _Zampognari_ attaquent la plus belle de leurs symphonies:
on y répond par des cantiques: tout le monde prie; c'est une scène des
plus touchantes[60].
[Note 60: De Lauzières, _Panorama des Fêtes chrétiennes_.]
Toute la nuit de la veille de Noël ont lieu des feux d'artifice
qu'on nomme _Tricchi-Tracche_. Les rues, les ruelles deviennent plus
lumineuses qu'à midi. Les feux de bengale pétillent à tous les étages
et à toutes les fenêtres: les flammèches tombent en pluie de feu sur
la tête des passants. Alors aussi sur les places publiques, sur les
trottoirs, sur les balcons éclatent les soleils, les girandoles, les
fusées de toutes sortes. Dans chaque rue, dans chaque quartier c'est une
fusillade nourrie; on dirait que dans cette ville de cinq cent mille
âmes se livre une lutte effroyable. Les morts sont rares; il y a bien
quelques blessés--mais c'est _Natale_ (Noël)--et l'an prochain on
recommencera de plus belle!
Il y a une vingtaine d'années, on représentait à Naples, dans un théâtre
de second ordre, la _Nascita del Verbo Incarnato_ (la Naissance du Verbe
Incarné), longue et fastidieuse pièce en cinq actes et en vers, avec
prologue. Les acteurs jouaient d'abord avec beaucoup de sérieux et de
dignité. Mais, à la fin de chaque acte, les _guillari_ (les bouffons,
les clowns) apparaissaient sur le théâtre, liaient conversation avec la
Sainte Vierge et Saint Joseph, puis restés bientôt seuls maîtres de la
scène, racontaient, en patois, les nouvelles du port, avec une verve
endiablée.
Il existe un usage assez bizarre dans la petite ville de Catanzaro, au
sud de Naples, dans la Calabre ultérieure. C'est _n' Presepiu cchi si
motica_, une espèce de Crèche-théâtre, de Crèche-parlante. Elle ne se
trouve pas dans l'église. Elle nous apparaît peuplée de personnages qui
se meuvent, gesticulent, parlent, absolument comme des marionnettes.
A côté d'une grotte s'élève une prison, puis un palais, un couvent de
capucins, une église. L'action est des plus grotesques. Par exemple,
Hérode vient d'apprendre la nouvelle de la naissance d'un roi plus
puissant que lui; aussitôt il entre dans une fureur extrême et donne
ordre de faire périr par le glaive tous les enfants au-dessous de deux
ans. On assiste alors au meurtre des Innocents, on entend des cris
plaintifs. Les Religieux sortent du couvent et veulent défendre ces
pauvres victimes, mais ils sont à leur tour roués de coups, jusqu'à
ce que d'autres Religieux arrivent, en chantant des psaumes pour les
morts[61].
[Note 61: M. Lumini, _Le sacre rappresentazione italiane_, p. 306.]
Dans l'île d'Ischia, on voit, dans les deux églises, un trône orné, sur
lequel est placée une statue de la Vierge. Elle est habillée de brocart
riche, porte des cheveux naturels très frisés et des boucles d'oreille:
elle a une sorte de tablier de mousseline blanche qu'elle relève des
deux mains comme pour en former un berceau. Le jour de Noël, on dépose
un Enfant-Jésus dans le tablier de la Vierge.
A Capri[62], au commencement de la Messe de minuit, le tabernacle
apparaît _ouvert_ et _vide_, pour signifier que le Christ n'est pas
encore né. Après la communion seulement, le prêtre y introduit une
hostie consacrée et ferme la porte. Pendant toute la nuit et toute
la journée du vingt-cinq décembre, les bombes et les coups de feu
retentissent sans cesse, répétés par les échos des montagnes.
[Note 62: Dans l'île de Capri, de la pointe du _Capo_ la vue est
magnifique et n'a de comparable au monde que la rade de Rio de Janeiro
et les abords de Constantinople.]
Dans l'église de Massa-Lubrense, près de Sorrente [63], on voit une
Crèche qui est tout un monde. Ce sont des rochers escarpés remplis de
personnages en miniature: bergers, religieux; dans un ravin, les Rois
Mages qui s'avancent avec toute leur suite; puis des villages, des
maisons avec des curieux sur les balcons, des ouvriers à leur atelier,
des gens qui causent sur la place publique, des Anges suspendus en
l'air. Il y a peut-être deux cents figurants. C'est pour ainsi dire la
reproduction de la Crèche de la Chartreuse de Naples.
[Note 63: Aux environs de Sorrente se trouve le pittoresque couvent
du Deserto.--Du haut de la terrasse on a une vue charmante sur les deux
golfes de Naples et de Salerne et sur l'île de Caprée.]
Dans toute la région, les passants saluent les étrangers par ces mots:
_Buon' Natal!_ (bon Noël). C'est le souhait de la nouvelle année[64]. Il
en est de même à Rome; on dit encore: _Buone feste_ (bonnes Fêtes!)
[Note 64: Ces intéressants détails sur Ischia, Capri et les environs
de Sorrente nous ont été fournis par deux personnes de notre famille qui
ont assisté à la Messe de minuit dans l'église de Capri, à l'occasion de
la fête de Noël 1904.]
Nous trouvons dans l'_Illustrazione popolare_ (l'Illustration populaire)
de Rome, sous le titre: _la squilla di Lanciano nella notte di Natale_
(la voix stridente de Lanciano[65], pendant la nuit de Noël) le trait
suivant:
Le soir du vingt-trois Décembre, à six heures, une petite cloche de
l'église métropolitaine de _Sainte-Marie-du-Pont_ commence à sonner.
Cette sonnerie qu'on est convenu d'appeler _squilla di Natale_ (voix
stridente de Noël) dure une heure sans interruption. Entre temps, les
boutiques et les cafés se ferment; tous les habitants regagnent leurs
foyers; de continuelles salves de mousqueterie et d'autres armes à feu
retentissent de toutes parts. A sept heures du soir, tout le monde est
chez soi; la clochette cesse de sonner, et, à leur tour, carillonnent
toutes les cloches des nombreuses églises de la ville de Lanciano. À
ce moment, tous tombent à genoux et récitent les litanies et d'autres
prières.--C'est l'heure où, suivant une croyance populaire, la Vierge
arriva à Bethléem. La prière finie, les enfants baisent les mains de
leurs parents, de leurs aïeuls, de leurs oncles et tantes et échangent
des compliments de bonnes fêtes. Un instant après, arrivent aussi les
enfants qui vivent loin de la maison paternelle: ils viennent apporter
l'expression de leur amour filial et prendre part aux joies de la
famille réunie.
[Note 65: _Lanciano_, dans l'Abruzze citérieure, dix-huit mille
habitants, archevêché, belle cathédrale; _pont de Dioclétien_.]
Voici l'origine de cet usage: Monseigneur Paul Tasso, napolitain
d'origine, prélat d'une grande charité et qui fut archevêque de Lanciano
de 1588 à 1607, avait l'habitude d'aller tous les ans, le soir du
vingt-cinq Décembre, processionnellement et pieds nus, suivi du clergé
et du peuple,--en souvenir du voyage que fit Marie, de Nazareth à
Bethléem,--jusqu'à une petite chapelle distante de plus d'un kilomètre
de la ville, Sainte Marie dell' Iconicella. Pour faire ce trajet, il
mettait une heure, et pendant ce temps, une clochette sonnait. Après la
mort de Monseigneur Tasso, ses successeurs renoncèrent à la procession,
mais l'usage de sonner la cloche subsista.
Ninna nanna de Manzoni.
_Dormi, fanciul, non piangere,_
_Dormi, fanciul celeste,_
_Sovra il tuo capo stridere_
_Non osin le tempeste!_
Dors, Enfant, ne pleure pas,
Dors, divin Enfant,
Sur ta tête faire rage.
N'osent pas les tempêtes!
(Première strophe.)