Chez les peuples du Nord, l'idée de Noël est associée à celle de froid,
de neige et de bise glaciale. Les enfants s'y représentent «le Bonhomme
Noël» avec sa longue barbe blanche et ses vêtements tout couverts de
givre clair et craquant.
Là-bas, au midi de l'Espagne, sur la terre andalouse, le soleil brille
radieux, l'azur du ciel resplendit sans tache et, le vingt-cinq
Décembre, le thermomètre marque ordinairement douze degrés à l'ombre
et vingt-cinq au soleil.--Aussi le jour de la _Natividad_ ou de la
_Navidad_, la joie de tous devient bruyante et tapageuse. Pendant la
nuit de Noël, _la Noche buena_ (la bonne nuit), comme l'appellent les
Espagnols, les rues retentissent de clameurs et des plus assourdissants
concerts.
Le _temps de Noël_, en Espagne, commence avec l'Avent.
A Madrid, la _veille du premier dimanche de l'Avent_, un fonctionnaire
du tribunal ecclésiastique (_Rota_)[69], accompagné des timbaliers et des
trompettes des écuries royales, des alguazils et d'un nombreux cortège,
tous en costumes des XVIIe et XVIIIe siècles, parcourt à cheval les
principales rues de Madrid et lit le décret concernant la proclamation
de la _Bula_ _de la Santa Cruzada_ (la Bulle de la Sainte Croisade).
Cette bulle octroyée d'abord par Jules II et renouvelée en 1849, Par
Pie IX accorde à tous les Espagnols les mêmes Privilèges que ceux des
anciennes Bulles des Croisades d'Urbain II et d'Innocent III.
[Note 69: Ce tribunal est formé à l'instar de celui de Rome, qui
porte le même nom. On l'appelle _Rota_, qui veut dire _roue_, parce que
la salle où se réunit ce tribunal est circulaire, en sorte que les juges
assis forment un rond.]
On nous a raconté à Miranda de Ebro qu'à l'époque de l'invasion des
Maures, les paysans d'Espagne, au péril de leur vie portèrent des vivres
aux troupes catholiques, obligées quelquefois de se réfugier dans des
montagnes inaccessibles. On permit aux vaillants défenseurs de la foi et
à leurs intrépides pourvoyeurs de faire gras les Vendredis, pour réparer
leurs forces épuisées par d'incessantes fatigues. Le privilège devint un
usage qui fut consacré par la _Bulle de la Sainte Croisade_. Celle-ci
permet aux Espagnols de faire gras tous les Vendredis de l'année,
moyennant une légère aumône[70].
[Note 70: On définit ordinairement la _Bulle de la Sainte Croisade_:
«un diplôme papal, contenant de nombreux privilèges, induits et grâces,
accordé, au Roi d'Espagne pour l'aider dans la guerre contre les
Infidèles.»
Pour obtenir cette Bulle, il faut résider dans les Royaumes, Provinces
et territoires soumis au Roi d'Espagne. Les étrangers cependant peuvent
validement jouir des privilèges de la Bulle, s'ils viennent en pays
espagnols, même en y passant très peu de temps et quelle que soit la
raison qui les y amène.
Autrefois, pour jouir des faveurs de la Bulle, il fallait aller en
personne, dans l'armée espagnole, combattre les Infidèles, ou bien
équiper à ses frais un soldat de cette armée, ou bien faire une aumône.
Aujourd'hui, il suffit d'acheter la Bulle, moyennant une légère aumône,
d'y inscrire son nom et de la conserver chez soi.
Entre autres privilèges, la Bulle accorde le droit de manger des oeufs
et du laitage tous les jours de Carême, ainsi que de la viande tous les
jours de jeûne et d'abstinence de l'année.]
Noël est surtout la grande fête des pays basques: en Guipuscoa, on dit
_las Pascuas de la Natividad_ (les Pâques de la Nativité).
On nous écrit de la République Argentine, où se sont implantées la
langue et les coutumes espagnoles, qu'il est d'usage de se faire visite
à l'occasion de Noël et de se souhaiter de _felices Pascuas de Navidad_
(d'heureuses Pâques de Noël)[71].
[Note 71: En Espagne on dit: _les Pâques de la Nativité_ et _les
Pâques de la Résurrection_.]
Pendant le temps que durent les fêtes de Noël, il est de coutume dans
toute l'Espagne--villes et campagnes--de chanter des airs pastoraux
appelés _villancicos_ (cantiques de Noël), mesure six-huit, qui
symbolisent les chants des pasteurs célébrant la naissance de
l'Enfant-Jésus. Ces chants sont le plus ordinairement accompagnés de
castagnettes et de _Zambombas_. Cet instrument de musique (??) n'ayant
pas d'équivalent en français, nous nous croyons obligé de le décrire.
La _Zambomba_, ainsi appelée sans doute par harmonie imitative, est une
sorte de tambourin champêtre qui serait venu des Maures: on le retrouve
encore en Afrique. C'est un vase de terre cuite ayant à peu près la
forme d'un sablier. Une des extrémités recouverte d'une peau épaisse,
desséchée et soigneusement tendue, présente une ouverture au centre.
Dans cette ouverture passe une baguette d'environ cinquante centimètres,
plantée perpendiculairement et liée à la peau. Pour faire _mugir_
l'instrument, il suffit de communiquer à la baguette un énergique
mouvement de va-et-vient.
Dans les faubourgs, tous ont leur _Zambomba_: enfants, parents,
vieillards. A tous les coins de rue, les marchands en vendent; il y en a
de toutes sortes; quelques-unes même sont vraiment luxueuses: la boîte
sonore est ornée de peintures et la baguette est en bois rare et
précieux.
Heureusement l'usage de la _Zambomba_ est limité aux fêtes de Noël:
c'est suffisant.
Quelque bruyante que soit la fête de Noël en Espagne, elle l'est encore
moins que le Samedi Saint. Ce jour-là, vers onze heures du matin,
quand les cloches _revenues de Rome_ commençent à sonner le _Gloria
in excelsis_, il se fait, pendant une demi-heure, un bruit des plus
étranges. Les cuisinières frappent, à tour de bras, sur leur casserole
la plus sonore, pendant que dans la rue, les enfants armés de maillets
frappent sur les portes des maisons, comme s'ils voulaient les défoncer.
Un tel charivari, s'il devait durer, finirait par rendre fou.
A Valladolid et à Salamanque, les jeunes filles dansent autour des
statues de la Madone en chantant des _villancicos_ qui ne contiennent
souvent que des pensées inachevées, comme dans beaucoup de mélodies
populaires. Nous ne citerons que ces deux couplets:
_Ardia la razza,_
_Y la razza ardia,_
_Y no se quemaba;_
_La Virgen Maria!_
Le buisson brûlait.
Et brûlait le buisson.
Et ne se brûlait pas;
La Vierge Marie!
_San José era carpiniero,_
_Y la Virgen costurera,_
_El Niño labra la cruz,_
_Porque ha de morir en ella._
Saint Joseph était charpentier.
Et la Vierge couturière.
L'enfant travaille le bois de la croix.
Parce qu'en elle Il doit mourir.
La ville la plus intéressante au point de vue des fêtes religieuses et
populaires est assurément Séville. C'est peut-être dans ce sens qu'il
faut entendre ce proverbe si connu dans toute l'Espagne:
Quien no ha visto Sevilla
No ha visto maravilla.
Qui n'a vu Séville
N'a vu merveille[72].
[Note 72: D'après un autre proverbe espagnol: _Quien no ha vista
Granada, No ha visto nada_, qui n'a vu Grenade, n'a rien vu.--Nous
pensons, en effet, que cette ville offre le plus beau paysage de toute
l'Espagne. Qu'on se figure une campagne verte et fraîche, puis, à
l'entour, un cadre de collines ruisselantes d'eaux vives, exubérantes de
végétation; plus haut un amphithéâtre de montagnes d'une douce lumière
bleue, enfin, par dessus tout, les neiges éternelles de la Sierra
Nevada, montant à 3,500 mètres dans l'azur sombre du ciel.... Voilà le
riant et grandiose panorama de la ville merveilleuse de l'Alhambra!]
Ce n'est point la tour de la Giralda si remarquable par la proportion
harmonieuse de ses lignes, ce ne sont pas ses autres monuments, ni ses
trésors d'art, ni les beaux tableaux de Murillo qui ont fait surnommer
Séville «l'Enchanteresse», _la Encantadora_, ce sont les agréments de
la vie, les fêtes, le mouvement perpétuel de gaieté qui anime sa
population.
Ses grandes processions de la Semaine Sainte (_pasos_) sont célèbres
dans le monde entier.
La fête de Noël (_la Natividad_) y est particulièrement populaire: elle
se passe, en grande partie, en plein air; le marché est plus animé que
jamais entre le pont de Tiana et la plaza de Toros.
«Voici d'abord le _pavero_ (marchand de dindons, _pavos_ en espagnol).
C'est une industrie qui ne s'exerce guère qu'aux approches de Noël.
Quelques jours avant la fête, il fait son apparition dans les rues,
poussant devant lui son troupeau de volatiles. Ils vont se dandinant,
ébouriffant leurs plumes-moirées, secouant leur jabot aux teintes
sanguinolentes, attirant par leurs gloussements les ménagères
prévoyantes... Le _pavero_ crie sa marchandise et la vend avec toute la
fierté de sa race»[73].
[Note 73: Louis d'Harcourt, _Illustration_, 1890.]
A Barcelone, la ville aux larges et riantes avenues, le vingt et un
Décembre, fête de Saint-Thomas, il y a grande affluence de paysans qui
viennent exposer et vendre des _pavos_ (dindons), sur _la Rambla de
_Cataluña_[74], pour les fêtes de Noël.
[Note 74: Le terme _rambla_ qui, vient de l'arabe, désigne dans toute
l'Espagne le lit desséché d'un fleuve: souvent, comme à Barcelone, il
est remplacé par de superbes boulevards. Ce qui fait que le mot de
Cervantés s'applique encore à la grande cité qu'il appelle «une ville
unique par son site et sa beauté», _en sitio y en bellezza unica_.]
La loterie de Noël, à Séville, donne aussi à cette fête un attrait et
une animation extraordinaires: on peut juger de son importance par la
valeur du gros lot qui dépasse ordinairement deux millions de francs. Le
prix de chaque billet est de cinq cents francs, mais il peut se diviser
en coupures et fractions qui vont jusqu'aux sommes les plus petites.
Après le tirage, le gain se partage au prorata de la valeur des billets,
coupures et fractions.
Les Espagnols s'intéressent tous à cette grande oeuvre quasi nationale
et même ceux qui vivent à l'étranger ne manquent pas d'écrire à Séville
pour se procurer des billets.
Quelques jours avant Noël, on a coutume, dans bon nombre de familles
où il y a des enfants, d'édifier des représentations de l'Adoration
de l'Enfant Jésus par les Bergers et les Rois Mages. Des paysages en
miniature se peuplent de personnages et d'animaux sans grand souci de la
couleur locale, ni de la vraisemblance. On appelle ces sortes de Crèches
des _nacimientos_ (naissances).
Dans certaines familles, on s'y applique consciencieusement à l'avance
pour combiner des effets pittoresques que les amis viendront voir
jusqu'aux «Rois» que ces éphémères constructions ne dépassent
jamais.--Cette coutume existe à peu près dans toute l'Espagne.
Dans les provinces du Midi, après avoir admiré dévotement le divin
Enfant, la Vierge Marie, Saint Joseph, les Bergers, les Rois Mages,
l'âne et le boeuf traditionnels, on passe une partie de la nuit à se
divertir et surtout à danser le _fandango_. Cette danse préférée
des Espagnols est sur un rythme entraînant, à trois temps, avec
accompagnement de guitare et de castagnettes. Son mouvement rapide,
l'agitation des bras, les trépidations des danseurs, lui donnent un
caractère d'animation plein d'originalité. Dans l'intervalle des danses,
on boit de l'_aguardiente_ (eau-de-vie) et du _manzanilla_ (petit vin
blanc sec). Cette réunion toute intime de parents et d'amis se termine
par une danse spéciale à laquelle tout le monde prend part.
«Tous les assistants sont assis en cercle. Une jeune fille alerte
s'élance d'un bond au milieu et parcourt rapidement le rond, toujours
dansant. Puis elle s'arrête devant un des spectateurs qui est tenu de la
remplacer et d'exécuter un pas brillant, quels que soient son âge, sa
situation, sa gravité. Celui-ci s'arrête ensuite devant une femme, jeune
ou vieille, qui lui succède dans ses exercices chorégraphiques, et ainsi
de suite jusqu'à épuisement des danseurs»[75].
[Note 75: Louis d'Harcourt, loc. cit.]
Dans les provinces du Nord, aux pays basques, par exemple, on trouve
beaucoup moins ces manifestations bruyantes: une lenteur mesurée, une
tonalité grave règnent dans les actes et les discours. Après la Messe de
minuit a lieu le réveillon qui se compose du _besugo_, poisson fréquent
dans la contrée, de l'oie grasse et du dessert composé de nougats,
d'alicante et de jijun.
Dans le Midi, la tourte de Noël [76], la morue frite, les châtaignes, la
dinde truffée font les frais du repas qu'arrosent à pleins verres le
_Valdepeñas_ et le _Manzanilla_. Quelquefois la guitare et la _Zambomba_
accompagnent le _Tango_, le _Boléro_ et la _Sevillana_ (danses
espagnoles).
[Note 76: A la Republique Argentine, le régal de Noël est le _pan
dulce_ (pain doux), sorte de gâteau aux raisins confits que les
pâtissiers confectionnent en grande quantité pour cette fête.]
Les gâteaux de Noël préférés par les Espagnols sont les «_ Turones _».
Chaque année, on en vend des quantités considérables, à Barcelone, sur
le _paseo de la Industria_ (la promenade de l'Industrie).
Les Tourons ou massepains sont d'énormes gâteaux au miel, aux amandes
pilées, aux patates douces, sur lesquels l'imagination et la grâce
espagnoles se donnent libre cours pour les ornementations. Ils ont
généralement la forme de serpents enroulés et sont couverts d'arabesques
en sucre multicolores, de fondants et de fruits confits et glacés. Ils
sont merveilleux à voir et délicieux à manger. Il y a, comme volume,
depuis la petite couleuvre, jusqu'aux plus immenses boas. Toute la
famille espagnole a son Touron pour Noël et les familles riches s'en
offrent qui coûtent des prix considérables [77].
[Note 77: En Espagne, comme en Italie, Noël remplace le Jour de
l'An.]
Le matin de Noël, avant la grand'messe, les villageois basques dansent
aussi le _fandango_, au son des guitares et des castagnettes, mais avec
un rythme bien différent des peuples du Midi. Les danseurs arrondissent
leurs bras en ailes de moulins, se font vis-à-vis en des gestes câlins,
sans que jamais l'un vienne à s'approcher de l'autre. Ils demeurent
silencieux et compassés. Pénétrés de la dignité de leurs rôles, ils
semblent accomplir quelque sacerdoce. Sur un chapiteau renversé, un
hidalgo loqueteux, venu on ne sait d'où, chante la triste _Malageña_,
mélopée plaintive, venue du temps des Maures, pendant qu'un rayon de
soleil vient éclairer sa pauvre mine de misère[78].
[Note 78: D'après la _Quinzaine_, 16 Décembre 1904.]
Noël est avant tout une fête religieuse chez le peuple espagnol, fidèle
gardien des naïves et touchantes traditions de ses pères.
Sans doute, il y a bien parfois quelques manifestations bruyantes
dans les églises, surtout dans les quartiers pauvres et ouvriers. Des
castagnettes, des tambours de basque, des _Zambombas_ accompagnent
des _villancicos_ (Noëls) à l'allure un peu trop alerte: certains
instruments assez singuliers imitent le chant des oiseaux, surtout le
cri éclatant du coq. A l'offertoire et à la sortie, l'orgue lui-même,
oublieux de sa gravité ordinaire, joue des variations sur des thèmes
empruntés aux airs les plus populaires. Au milieu de pareils concerts,
les enfants de choeur sautillent bien un peu, la foule est agitée d'un
balancement qui marque un peu trop la mesure, mais l'ensemble reste
toujours sérieux et digne du saint lieu.
A Séville, le jour de Noël, on danse encore dans les églises, mais tout
est prévu et réglé d'avance et l'assistance, témoin de ces exercices qui
font partie intégrante du cérémonial de la fête, se livre à la joie,
sans perdre son attitude calme et recueillie.
Jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, à Valladolid, on représentait, au
milieu des églises, les _Mystères_ de la Nativité. Les personnages qui
étaient en scène, portaient des masques grotesques et des costumes
d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par tous les instruments
populaires: castagnettes, tambours de basque, guitares, violons. Dans
les entr'actes, l'organiste jouait seul: il choisissait dans son
répertoire les morceaux les plus entraînants. Tout à coup les femmes
et les jeunes filles entraient en danse, portant à la main des cierges
allumés. Toute cette festivité était entremêlée de _villanelles_ ou
chansons rustiques. Celui qui avait le mieux chanté était salué par les
fidèles du beau nom de _Victor_.
Si nous pénétrons, le jour de Noël, dans une des églises du Midi de
l'Espagne, nous y trouverons une foule qui s'y presse pour sanctifier
cette solennité. La jeune andalouse en habit de soie noire, avec
mantille, agenouillée sur la dalle nue[79], fixe du regard la Madone
vêtue de ses plus beaux atours de damas et de dentelles et couronnée
d'un riche diadème aux perles étincelantes. Elle est droite, immobile,
comme figée sur place, adressant une fervente prière à la Vierge qui ne
peut manquer de l'exaucer, en ce jour de l'anniversaire de la naissance
de son fils. Telles les orantes, sculptées dans le marbre ou la pierre,
qu'on admire dans les catacombes de Rome, ou auprès des tombeaux du
_Campo santo_ de Gênes et des autres villes d'Italie.
[Note 79: Les églises espagnoles ne contiennent pas habituellement de
chaises.]
Dans le Nord, la jeune basquaise va également se prosterner, le jour de
Noël, dans l'église de Lezo, près de Saint-Sébastien[80]. Ce n'est plus
la Vierge Marie qu'elle implore, c'est devant l'image du Christ vénéré
qu'elle reste des heures entières, plongée dans une sorte d'extase.
Comme elle contemple, avec émotion et avec larmes, son Dieu à l'aspect
saisissant, aux membres alanguis, à la chevelure d'ébène, au regard
tendre et compatissant qui semble la fixer et la comprendre. Elle lui
confie tous les secrets de son âme ardente: ses peines, ses illusions,
ses espérances. C'est à Lui qu'elle vient demander ce que chante la
vieille complainte:
Santo Cristo de Lezo.
Tres cosas te pido:
Salud, dinero
Y buen marido.
Saint Christ de Lezo,
Je te demande trois choses:
Le salut, la fortune
Et un bon mari.
[Note 80: Dans les pays basques, il est d'usage, au jour de Noël, de
se rendre a trois pèlerinages locaux particulièrement célèbres: ce sont
ceux de Lezo, d'Iziar et d'Aranzazu.]
En parcourant ces silencieuses campagnes de la province de Guipuscoa, il
nous est souvent revenu à l'esprit une belle page de Pierre Loti, sur la
Messe au pays basque, et surtout ces lignes finales: «Faire les mêmes
choses que depuis des âges sans nombre ont faites les ancêtres, et
redire aveuglément les mêmes paroles de foi, est une suprême sagesse,
une suprême force. Pour tous ces croyants qui chantaient là, il se
dégageait de ce cérémonial, immuable de la Messe une sorte de paix, une
confuse mais douce résignation aux anéantissements prochains. Vivants
de l'heure présente, ils perdaient un peu de leur personnalité éphémère
pour se rattacher mieux aux morts couchés sous les dalles et les
continuer plus exactement, ne former avec eux et leur descendance à
venir, qu'un de ces ensembles résistants et de durée presque indéfinie
qu'on appelle une race.»
Il nous a été donné de voir des familles entières agenouillées devant
le _Christ miraculeux_ de la belle cathédrale de Burgos ou devant la
_Virgen del Pilar_ (la Vierge du Pilier) de l'immense basilique de
Saragosse. Rien, dans nos souvenirs de voyages, ne nous a donné une idée
plus haute de la foi qui opère des merveilles, et de l'ardente charité
d'un peuple au coeur vaillant et à la religion profonde et vraie.
Il nous reste à parler de la Messe de Noël en Espagne, Messe de minuit
et Messe du jour.
La Messe de minuit s'appelle _Misa del Gallo_ (la Messe du coq ou du
chant du coq): elle n'offre rien de bien particulier.
Elle se célèbre dans la plupart des églises de Madrid. A la fin, les
fidèles entonnent les _villancicos_ en s'accompagnant d'instruments
de toute sorte: il se fait alors un tapage qui surprend et étonne les
étrangers. Des bandes bruyantes d'hommes du peuple parcourent en
chantant les rues les plus fréquentées. Depuis minuit, les cafés,
surtout ceux de _la Puerta del Sol_[81], se remplissent d'une foule
animée. La visite du marché aux fruits de _la plazza Mayor_ est
intéressante, surtout le soir de Noël: il y a quantité de boutiques
brillamment illuminées.
[Note 81: _La Puerta del Sol_ (la Porte du Soleil), la place la plus
grande et la plus animée de Madrid: elle doit son nom à l'ancienne porte
démolie en 1570, d'où l'on pouvait voir _le lever du soleil_.]
Le jour de Noël, les monastères ouvrent leurs chapelles ordinairement
fermées au public et la Messe de minuit se célèbre avec une grande
solennité. Chaque fidèle y apporte, soigneusement enveloppé dans son
manteau, son cierge bizarrement enroulé en forme de serpent. Dans le
rayonnement des lumières, apparaît, au milieu de la nef principale et
jusque dans le sanctuaire, une foule recueillie à la foi ardente et
aux élans d'une piété expansive. C'est une suite de fiévreux signes de
croix, de baisements des dalles, de coups frappés sur la poitrine, de
regards enflammés et suppliants allant de l'autel à la Madone et de la
Madone à l'autel.
Dans l'église, au dôme élevé, du célèbre couvent de Loyola, bâti sur
l'emplacement de la maison où naquit Saint Ignace, fondateur de l'Ordre
des Jésuites--à la Messe de minuit--l'orgue joue, après l'élévation,
la _Marche royale_ avec accompagnement de tambours de basque et de
castagnettes. Les Religieux, par suite d'un usage séculaire, célèbrent à
la fois la gloire du Très-Haut et celle de leur Souverain[82].
[Note 82: _La Quinzaine_, loc. cit.]
M. Etienne Roze nous décrit, dans un style plein de charme et d'humour,
une Messe de Noël à Madrid:
«Le jour de Noël, désirant assister à un office pittoresque, je me
rendis à la Grand'Messe de l'Hôpital Général. C'était là, m'avait-on
dit, le refuge des vieilles traditions.
«... Autour de l'harmonium, des Religieuses étaient groupées. Je n'ai
jamais entendu une Messe chantée sur un rythme aussi gai. Le célébrant
tout allègre entonna le Kyrie sur quelques notes vives et alertes et le
choeur lui répondit dans une attaque parfaite.
«Une vieille religieuse, toute ridée sous sa cornette blanche, battait
la mesure avec décision: c'était un excellent chef d'orchestre.
«... Les voix étaient justes et fraîches et les instruments parfaitement
accordés.
«Il y avait deux Zambombas, deux tambours de basque, des castagnettes,
deux trompettes, deux sifflets de tons différents, un coucou, un coq, un
rossignol et deux de ces petits pots en terre qu'on remplit à demi et
dans lesquels on souffle pour imiter un gazouillis d'oiseaux.
«Tout cela partait, s'arrêtait, reprenait dans une mesure excellente.
Seuls, les gazouillis étaient quelquefois en retard et gazouillaient
de temps à autre, au milieu d'un silence ou quand ce n'était plus leur
tour. Mais ils gazouillaient si bien, avec tant de gentillesse, qu'il
était impossible de leur en vouloir.
«... D'ailleurs, le chef d'orchestre faisait les gros yeux et tout
rentrait dans l'ordre.
«... On eut dit une Messe chantée dans une volière.
«Le coq, le rossignol et le coucou étaient surtout merveilleux. Ils
s'appelaient et se répondaient avec une impeccable mesure. Les tambours
et les castagnettes formaient la basse et ne se reposaient jamais.
«... Tout l'office fut célébré ainsi et d'une façon si naïve, si simple,
si touchante, avec une foi si vive et si sincère, que le sourire qui
m'était venu au début sur les lèvres, disparut très vite, pour faire
place à une réelle émotion»[83].
[Note 83: Revue Marne. _Noël_ 1902.]
Après la Messe de minuit, il est d'usage, en Espagne, de se saluer par
ces mots: _nacido[84] el Niño!_ (l'Enfant est né!)
[Note 84: La loi du moindre effort fait disparaître le _d_ dans la
prononciation et ordinairement on dit: _nacie el Niño_.]
Le jour des Rois (_Dia de Reyes_), à Madrid, une foule animée remplit
les rues et les magasins. Le soir, des enfants portent des flambeaux,
des échelles, dès sonnettes et des tambours, parcourent les rues et les
places les plus écartées où ils font halte pour «guetter l'arrivée des
Rois». Mais bientôt un «Messager» vient annoncer que les Rois ont pris
«un autre chemin» et qu'ils font leur entrée à l'autre bout de la ville.
Sur quoi, toute la bande se dirige vers l'endroit indiqué, où la même
scène recommence.
Le jour de l'Épiphanie, à Madrid, dans la chapelle royale, une Messe
solennelle est dite par le Cardinal-Aumônier. Le Roi, la Reine et toute
la famille royale y assistent, avec toute la Cour, en tenue de gala.
Après la Messe, le Roi fait porter sur l'autel trois beaux calices; le
Cardinal les consacre et le Roi les envoie, en souvenir des trois Rois
Mages, à trois églises pauvres[85].
[Note 85: Ce trait édifiant et plusieurs autres nous ont été racontés
par un ecclésiastique qui a passé deux années à Madrid, et qui a eu de
fréquentes relations avec la famille royale d'Espagne.]