Le peuple anglais célèbre la solennité de Noël avec une telle joie,
une telle unanimité et de telles dépenses qu'on peut regarder le
_Christmas_[6] comme sa fête nationale.
[Note 6: La vieille désinence, _mas_ signifie _fête_; _Christmas_,
fête du Christ.]
Autrefois, à l'occasion de Noël, avait lieu une fête carnavalesque. Des
_carols_ (chansons) anglaises nous font connaître les personnages mis
en scène dans ces mascarades: le roi de la _Bombance_, la reine de la
_Folie_, la princesse _Déraison_ y paraissent au milieu d'un bruyant
cortège.
A la Cour, chez les princes, un officier était chargé de présider
aux réjouissances. Il s'appelait _Lord of Misrule_ (le Seigneur du
Désordre). En Écosse, on le nommait _Abbot of Unreason_ (l'Abbé de la
Déraison). Ces fonctions ont été abolies par «_act of Parliament»
en 1515. Les prêtres durent plusieurs fois s'interposer contre les
frivolités de ces amusements.
Dans les recueils de Folk-Lore, on parle des joyeuses bandes que
conduisaient, pendant les fêtes de Noël, le Roi de la Déraison et la
Princesse de la Bombance. Sous de folâtres déguisements, les amis du
voisinage venaient sans honte tendre la tirelire de Noël à la Reine de
la fête et demander largesse de joie, de gaieté, de rire, aumônes de
plaisirs. Hélas! qu'ils sont loin aujourd'hui ces jours où Henri II
servait à table son fils, Roi du Festin et lui apportait, au bruit des
trompettes, comme plat d'honneur, une tête de sanglier qui, couronnée de
laurier et de romarin, enterrait ses formidables défenses dans la pomme
fleurie ou l'orange dorée! Et comme il est passé le temps où cent trente
des citoyens les plus puissants de Londres, revêtus de costumes et
de titres fantastiques, roi, reine, ministres, choisis par la Folie,
cavaliers galopant sur de fringants coursiers, sonnant des fanfares,
couraient à Kensington, à la rencontre du petit-fils d'Edouard Ier, tous
réunis dans une même joie, chantant Noël.
La lugubre Réforme a soufflé sur toutes ces joies, éteint toutes ces
lumières et faussé toutes ces trompettes [7].
[Note 7: Oscar Havard, _Les Fêtes de nos Pères_.]
L'illustre Walter Scott nous dit que ses ancêtres regardaient déjà Noël,
comme la fête familiale par excellence:
_England was merry England, when_
_Old Christmas brought his sports again;_
_Twas Christmas broached the mightiest ale,_
_Twas Christmas told the merriest tale,_
_A Christmas gambol oft would cheer_
_The poor man's heart, through half the year._
L'Angleterre était la joyeuse Angleterre quand
Le vieux Noël ramenait ses jouissances;
C'était Noël qui mettait en perce la bière la plus forte,
C'était Noël qui racontait le conte le plus joyeux,
Les ébats de Noël souvent réjouissaient
Le coeur du pauvre, pendant la moitié de l'année.
D'immenses préparatifs sont faits en vue du _Christmas_.
De copieuses cargaisons d'oies grasses viennent de Normandie. Deux
lignes de steamboats, de Dieppe à Newhaven et du Havre à Southampton,
suffisent à peine à leur transport en Angleterre. Le Poitou et la
Touraine envoient également à John Bull leurs dindes pansues. En 1901,
une petite province du Centre, la Sologne, a expédié à Londres, par
chemin de fer, plus de soixante mille dindons.
Les bateaux de Southampton et de Newhaven prennent à Granville et sur
toutes les côtes de la Manche des monceaux de gui, cette plante parasite
que les eubages, chez les Gaulois, allaient couper avec des faucilles
d'or. On le dépose dans de grandes caisses à claire-voie, connues sous
le nom de _harasses_, et on le transporte sur le pont des navires.
«On se prépare plusieurs semaines à l'avance au _Christmas_, dit M.
Alphonse Esquiros. D'immenses troupeaux d'oies s'acheminent gravement
du Nord de l'Angleterre, par toutes les routes, vers la métropole; les
grands boeufs annoncent leur arrivée sur les chemins de fer ou les
bateaux par de lugubres beuglements.»
A Londres, quelques jours avant Noël, a lieu dans la grande salle
d'Islington, connue sous le nom d'_Agricultural Hall_, une exposition
des animaux que l'on vendra pour Noël. Boeufs, oies, dindons se
disputent les premiers prix; les mieux cotés vont ensuite orner de leurs
chairs dodues les vitrines des industriels qui les ont achetés au poids
de l'or.
«La veille de Noël, dit M. Virmaître, tout Londres est illuminé. Les
boutiques des bouchers surtout sont resplendissantes de lumières; on y
voit des boeufs dépouillés, couchés tout entiers sur des tréteaux, avec
des becs de gaz dans le mufle.» On lit assez souvent au-dessus d'eux
ces mots-réclame: _brought up by Her Majesty_ (élevé par Sa Majesté
la Reine). En effet, la Reine Victoria faisait paître des troupeaux
à Windsor, à Hampton-Court et même à Kensington-Gardens, le bois de
Boulogne de Londres.
Le soir du vingt-quatre Décembre, vers deux heures, l'agitation devient
extraordinaire, dans les quartiers les plus populeux de Londres et
surtout dans Whitechapel. Les cochers (_cabmen_), juchés derrière leur
voiture, guident hardiment leurs chevaux. Le _All right_ (tout va bien)
retentit dans les conversations. Ce sont partout des entassements de
volailles, comme on n'en voit pas dans les Halles centrales de Paris.
Louis Blanc, de sa plume vive et originale, nous a donné le tableau le
plus pittoresque et le plus vrai qu'on ait jamais tracé du _Christmas_
londonien. «Quels énormes quartiers de viande! Quelles montagnes de
chairs saignantes! Quel luxe d'imposants comestibles!... C'est par
myriades qu'on vous compte, orgueilleusement étalés, ô selles de
moutons, têtes de veau, hures de sangliers, dindons, canards, oies,
poulets, perdrix, faisans, pluviers, lapins, et vous, poissons de toute
espèce et de toute grosseur!» La brumeuse cité offre ce spectacle
étrange d'une animation toujours croissante jusqu'au milieu de la nuit.
Au _Constitutional Club_, l'un des cercles les plus importants de
Londres, on fait rôtir, chaque année, pour le Christmas, un énorme
morceau de boeuf, de trois cent cinquante à quatre cents livres. C'est
ce qu'on appelle le _Baron of beef_. Les membres les plus distingués du
club ne manquent pas, au cours de la nuit de Noël, de rendre visite au
_Baron of beef_. On voit alors, devant l'immense cheminée, les habits
noirs des plus élégants fashionables se mêler aux vestes blanches et aux
tabliers des cuisiniers.
Pour le _Christmas_, le _home_ (l'intérieur de la maison) reçoit une
décoration spéciale. Les touffes de houx, aux feuilles luisantes,
égayées par leurs petites baies rouges, ornent les maisons les plus
modestes, aussi bien que le château seigneurial. «Les baies rouges,
disent les vieilles chansons, couronnent agréablement la tête du sombre
hiver». Des guirlandes de laurier, de lierre et de fleurs entourent les
lustres, les tableaux, les armures des ancêtres. Mais c'est le
_gui_ surtout, _mistletoe_--destiné, dit-on, à mettre en fuite les
sorciers--qui joue le plus grand rôle dans la décoration du _Christmas_.
Qui n'a pas admiré les branches entrecroisées de la plante druidique[8],
son feuillage d'un vert pâle, semé de graines blanches et transparentes
comme des perles de corail?
[Note 8: Les Druides regardaient le _gui_, à cause de sa verdure
perpétuelle, comme l'emblème de l'immortalité de l'âme. On le cueillait
la sixième nuit de la nouvelle lune après le solstice d'hiver; cette
nuit, appelée la _nuit-mère_, commençait l'année gauloise. Un Druide,
en robe blanche, montait sur le chêne, une faucille d'or à la main et
tranchait la racine de la plante que d'autres Druides recevaient dans
une saie blanche, car il ne fallait pas qu'elle touchât la terre.]
Jadis, la veille de Noël, après la prière et les exercices de piété
accoutumés, on allumait des cierges et, avec une grande solennité, le
chef de la famille mettait dans l'âtre une bûche appelée _Yule-Log_[9]
ou _Christmas Block_. Elle était allumée avec un tison provenant de
la bûche de l'année précédente. Tant qu'elle durait, il y avait force
rasades, chants et narrés d'histoires. Cet usage existe encore,
particulièrement dans le nord de l'Angleterre, mais accompagné de
certaines superstitions. Si la bûche vient à s'éteindre avant la fin de
la nuit, ou si, pendant qu'elle brûle, survient une personne qui louche
ou soit pieds-nus, cela est considéré comme de mauvais Augure.
[Note 9: _Yule_, en anglo-saxon _Geol_, la fête. Décembre s'appelait
_se oerra geola_, avant la fête (de Noël). Janvier, _se aeftera geola_,
après la fête (de Noël).]
Pendant la nuit de Noël, les chanteurs de _Christmas carols_[10] (chants
de Noël) vont se faire entendre à la porte des maisons; on les désigne
sous le nom de _Waits_.
[Note 10: Les _Christmas carols_ sont nos _Noëls_.]
Les uns le font à titre purement gracieux, en l'honneur de leurs amis ou
des membres de leur famille.
Washington Irving, dans son excellent ouvrage _The Sketch Book_ (le
livre d'esquisses), nous raconte le trait suivant: «Me trouvant chez un
ami, le matin de Noël, alors que j'étais encore au lit, j'entendis le
bruit de petits pas qui résonnaient à ma porte. Bientôt un choeur de
voix enfantines entonna ce vieux chant de Noël:
Rejoice, our Saviour he was born
On Christmas day, in the morning.
Réjouissez vous, notre Sauveur est né
Le jour de Noël, au matin.
«Je me levai doucement, ouvris promptement la porte et je contemplai
un des plus jolis groupes de fées qu'un peintre puisse imaginer. Il se
composait d'un petit garçon et de deux petites filles; la plus âgée
n'avait pas plus de six ans; ils ressemblaient à trois séraphins. Ils
faisaient le tour de la maison et chantaient à toutes les portes.»
D'autres chanteurs s'en vont par les rues, mendiant pour eux-mêmes, les
quelques _pence_ (sous) que la générosité des veilleurs veut bien leur
donner.
Dans quelques contrées de l'Angleterre, les enfants se réunissent pour
aller de cottage en cottage, chanter des _Glees_ (chansons à refrain).
L'un de ces chants populaires, au rythme vif et gai, a pour refrain ces
paroles:
The merry merry time
The merry merry time
Bless the merry merry Christmas time!
Le joyeux joyeux temps
Le joyeux joyeux temps
Béni soit le joyeux joyeux temps de Noël!
Cet usage des chants de Noël est des plus anciens, comme le prouve une
_carol_ anglo-normande que nous avons découverte, et dont nous citons le
premier couplet:
Seignors, ore entendez à nus,
De loin sommes venus à vus
Pour quere Noël;
Car l'em nus dit que en cest hostel
Soleil tenir sa feste annuel
Ahi! c'est jur
Deu doint à tuz icels joie d'amors
Qui a danz Noël ferunt honors.
Seigneurs, à présent, écoutez-nous!
De loin, nous sommes venus à vous,
Pour demander Noël;
Car l'on nous dit qu'en cet hôtel.
De coutume on célèbre sa fête annuelle,
Ah! Ah! c'est le jour,
Dieu donne ici joie d'amour
A tous ceux qui feront honneur au jour de Noël[11].
[Note 11: Lai de Marie de France.]
Max O'Rell, qui avait fait un long séjour à Londres, dit, dans son livre
intitulé _John Bull et son Ile:_ «Noël, c'est la grande fête de famille
en Angleterre.»
En effet, dans toute famille anglaise, riche ou pauvre, on célèbre
le _Christmas_ par un repas où les mets sont servis en abondance. Le
morceau de choix est d'abord _Sir Loin_ «le Seigneur Aloyau» que Charles
II, dans un jour de belle humeur, avait nommé chevalier (_Knight_).
L'oie rôtie, _roast goose_, est ensuite le plat préféré, quand la dinde
rôtie, _roast turkey_, ne vient pas prendre sa place. Puis apparaît le
signe culinaire de la nationalité anglaise, le fameux _plum-pudding_.
«Hip! Hip! hourrah! Honneur au Roi du Festin[12].»
[Note 12: La confection du _pudding_ de Noël est des plus
solennelles; chaque membre de la famille tourne à son tour la pâte qui
doit devenir le gâteau.--Quelquefois celui-ci prend des proportions
pantagruéliques. Certaines corporations ont fait confectionner des
_puddings_ qui absorbaient des centaines de livres de farine et de
raisins de Corinthe.]
«Au couvent de Ewel, nous écrit un de nos amis, nous organisions nos
fêtes suivant les coutumes anglaise et française, anglaise pour le côté
profane et française pour le côté religieux. Ah! le fameux _pudding_
qu'un frère irlandais excellait à préparer! Ce nous était une joie sans
pareille de voir les flammes bleues de l'alcool courir sur ses flancs
dorés, et quand, dans une dernière course affolée, les jolies petites
flammes s'évanouissaient, le _pudding_ était débité en tranches
succulentes, aux acclamations de tous, pendant que le pauvre frère
gémissait sur le pillage d'une oeuvre où il avait mis tout son talent
culinaire.»
Enfin apparaissent les _minced pies_, pâtés feuilletés qui enrobent des
hachis de viandes, d'épices et de fruits[13]. Les Anglais arrosent le
tout de flots de _sherry_ (vin de Xérès d'Espagne) fabriqué à Londres.
Les oranges, les bonbons, les amandes, les noisettes apparaissent au
dessert. Le _Port-wine_, le vin de gingembre pour les _abstainers_[14],
le _whisky_, voir même le _gin_, jouent un assez grand rôle dans le
monde où l'on boit.
[Note 13: C'est ce que nous appelons un _pâté à l'émincé_.]
[Note 14: Personnes qui _s'abstiennent_ de liqueurs enivrantes.]
Dans les Universités, notamment à Oxford et à Cambridge, il est de
tradition de manger, à Noël, une hure de sanglier: on l'entoure de
romarin et on la sert avec d'interminables salamalecs.
A Sandringham, où le Roi et la Reine d'Angleterre ont l'habitude de
passer tous les ans les fêtes de Noël, on a servi, cette année, comme
rôti de _Christmas_, un jeune cygne.
Ce cygne a été engraissé par les soins du «maître des cygnes de la
Cour», fonctionnaire qui date des temps antiques et dont la charge
consiste à surveiller l'élevage et la nourriture des cygnes qui peuplent
les parcs et les jardins des propriétés royales.
Il y a cinq cents ans, le rôti de cygne était un mets recherché des
gourmets et figurait à Noël sur les grandes tables. Edouard VII a repris
cette tradition et donné ordre à son «maître des cygnes» d'engraisser
une douzaine de ses «élèves» dont il a fait cadeau, à l'occasion de
Noël, à des familles princières, à quelques hauts fonctionnaires de la
Cour et aux juges du tribunal supérieur[15].
[Note 15: Le _Gaulois_, 26 Décembre 1904.]
Le riche anglais veut que son frère pauvre se réjouisse à Noël. Les
journaux sont remplis d'appels adressés au public par les sociétés
charitables de toute espèce; les souscriptions abondent et la bourse
des particuliers s'ouvre largement pour donner aux pauvres leur part de
cette fête nationale.--L'_Hôpital français_, situé à Shaftesbury-Avenue,
et desservi par les Soeurs françaises Servantes du Sacré-Coeur, reçoit,
chaque année, en surabondance, oies, dindons et puddings pour les
malades, convalescents et infirmes. Ce détail nous a été donné, à
Londres même, par la Supérieure de l'établissement.
Dans quelques villes d'Angleterre, le maire reçoit, à l'occasion de
Noël, cent vieillards qui viennent prendre le thé, pendant que sa femme
réunit des veuves sans ressources. Ailleurs, ce sont des fondations pour
dons de viande, de couvertures de laine, de sacs de charbons. Ainsi la
distribution annuelle de la _Christmas Parcel Fund_ (Société des
paquets de Noël) de Shoreditch, établie en 1870, a eu lieu aux Bains de
Pitfield-street. Neuf cent cinquante-six des citoyens les plus pauvres
de la localité, la plupart ayant une nombreuse famille, ont reçu un
paquet d'épicerie contenant une demi-livre de thé, un demi-quart d'une
mesure de farine, une demi-livre de sucre et tout ce qui est nécessaire
pour faire un bon _pudding_ de Noël--et en plus un ticket pour cent
livres de charbon. Quelques mots aimables furent adressés à l'assemblée
par le conseiller Dr Davies, président de la Société, qui était assisté
de l'honorable Claude Hay, M.P. (membre du Parlement), et de l'Alderman
Pearce[16].
[Note 16: _The Daily Telegraph_, 23 Décembre 1904.]
Dans quelques _Work-houses_ (asiles des pauvres), les dames de charité
offrent un dîner de Noël complet: roastbeef, plum-pudding et bière,
quand une Société de tempérance n'intervient pas pour remplacer la bière
par le thé. Dans ces _Work-houses_, on prépare même quelquefois, chose
toute nouvelle pour l'Angleterre protestante, une cérémonie religieuse
à minuit «_Watch service_», tout comme les catholiques ont la messe de
minuit.
Le jour de Noël, un dîner pour plus d'un millier de pauvres est ordonné
par la Reine d'Angleterre. Sa Majesté, accompagnée de la princesse de
Galles et de ses petits-enfants, parcourt les grandes salles, parlant
à ses convives d'un jour, les réjouissant de sa présence, alors que,
d'autre part, elle a fait elle-même des couvre-pieds envoyés à la même
époque aux hôpitaux de Londres.
Après le dîner de Noël, on se livre à différents jeux: nous n'en
citerons que deux.
C'est d'abord le _Snap Dragon_. Sur une large coupe, on place des
raisins secs et des amandes que l'on recouvre d'eau naturelle, sur
laquelle surnage une mince couche d'eau-de-vie. On allume alors ce punch
d'un nouveau genre, et il s'agit d'enlever prestement, sans se brûler,
raisins et amandes que les ondulations d'une longue flamme défendent
longtemps contre toute atteinte[17].
[Note 17: Nicolay. _Histoire des Croyances_. Tome II, p. 81.]
_The Hide and Seek_ (cache-cache) se joue dans les vieux manoirs. Et à
cette occasion, l'aïeule, de sa voix chevrotante, ne manque jamais de
psalmodier la _Légende du Beau-Lowe_: c'est une _Christmas carol_ qui
date, dit-on, du Ve siècle. Notre traduction littérale la donne dans
toute sa simplicité:
«Noël au vieux château: c'est jour de fête. La fille du noble Biron joue
avec ses compagnes. Elle joue à _cache-cache_. Quel délice! Elle se
cache si bien, si bien, qu'elle disparaît et que personne ne peut la
découvrir. Pas même son fiancé, le jeune et beau Lord Lowe. Les jours,
les semaines, les mois, les années passent.--Vingt ans après, comme on
avait besoin d'une nappe pour la table du festin de Noël, on ouvrit par
hasard une vieille armoire et on y trouva, ô horreur!... un squelette
couronné de roses blanches fanées.... Jeunes filles, songez à la fiancée
du beau Lord Lowe!»
Le _Christmas_ britannique est surtout la fête des enfants. Les écoles
anglaises comptent deux vacances annuelles: l'une, qui est la plus
longue, a lieu en été, l'autre est accordée à l'occasion de Noël.
C'est par suite de la présence au logis des enfants dispersés dans les
collèges, que la réunion de famille est au complet. La veille de Noël,
_Christmas Eve_, les enfants suspendent à leur lit de fer les bas dans
lesquels _Father Christmas_ (le Père Noël) viendra déposer, croient-ils
ou font-ils semblant de croire, les jouets et friandises qu'y déposeront
réellement leur père et leur mère.
Le soir de Noël, les enfants règnent en souverains, et, comme dans
les saturnales antiques, c'est le monde renversé.--Douce tyrannie de
quelques heures, car, ainsi que le dit Emile Augier:
Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres.
Qui dans tout notre coeur s'établissent en maîtres,
Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas,
Et n'ont pour être heureux qu'à n'être pas ingrats.
Toute la famille est réunie; alors c'est le bruit des jeunes voix,
l'applaudissement des yeux, le trépignement des petits pieds sous la
table. _Granny_ (grand'-mère) réclame le silence: elle se fait apporter
une bouteille de son plus vieux cognac. On arrose le _pudding_, on
éteint le gaz et le plus jeune des _babies_ allume l'eau-de-vie dont la
flamme scintille en reflets bleus, pendant que la turbulente jeunesse
improvise une ronde autour de la grande table. Le gaz brille de nouveau
et le _pudding_ est gravement entamé. On fait d'abord la part des
absents. La poste, dès le lendemain, portera aux colons de la
Nouvelle-Zélande, aux _Sheep farmers_[18] d'Australie, aux garnisons de
l'Inde et du Cap, ce souvenir si touchant de l'amitié.
[Note 18: Éleveurs de moutons.]
L'Angleterre célèbre la fête de Noël avec une réelle allégresse: c'est
l'époque choisie pour échanger voeux et étrennes. C'est Noël qui est
vraiment le _jour de l'an_ et qui sert de transition d'une année à
l'autre. Aussi un grand nombre de _Christmas Cards_ (cartes de Noël)
partent d'Angleterre pour les quatre coins du monde _anglicisé_,
colonisé par la conquête toujours envahissante du peuple britannique,
empire sur lequel
_The Sun never sets_,
Le soleil ne se couche jamais.
Nous avons sous les yeux une collection très complète de _Christmas
Cards_: il y en a de ravissantes. Certaines sont sur du papier fin et
colorié, quelquefois avec photographies ou gravures de gracieux paysages
ou de tableaux des grands maîtres. La plupart des voeux exprimés peuvent
se résumer dans ceux-ci:
_With Sincere Wishes for_
_A Very Happy Christmas and_
_A Bright and Prosperous New Year,_
_from_
_X***._
Avec sincères voeux pour
Un très heureux Noël et
Une brillante et prospère nouvelle année,
de la part de
X***.
Ces cartes sont à la portée de toutes les bourses: il y en a depuis dix
centimes jusqu'à cinquante francs. La poste de Londres en expédie
plus de soixante millions, à l'occasion du _Christmas_. On y joint
quelquefois une minuscule boîte contenant quelques grains du _pudding_
de Noël.
Toute famille anglaise qui ne reçoit pas, à l'occasion de Noël, des
nouvelles des absents, en éprouve un profond chagrin, et s'il s'agit de
proches parents ou d'amis intimes, toute la famille est en deuil.
Le lendemain de Noël s'appelle _Boxing-day_, à cause des _boxes_
(boîtes, tirelires) que font circuler les facteurs, les laitiers, les
porteuses de pain, et tant d'autres amis inconnus qui viennent vous
souhaiter «un joyeux Noël et une bonne année», souhaits auxquels vous
ne pouvez mieux répondre qu'en donnant des étrennes. Ce jour-là, la
populace profite des trains à bon marché _(cheap trains)_, envahit les
endroits où l'on s'amuse et semble oublier tout à fait que Noël est une
fête religieuse.
L'Anglais porte partout avec lui le souvenir de Noël. Dans ses colonies
les plus lointaines, sur les sables d'Afrique ou dans les terres glacées
du Nord, il réunit ses compatriotes comme s'ils ne formaient qu'une
famille. Tous ensemble ils célèbrent le _Christmas_: debout, le verre à
la main, ils envoient un salut fraternel et leurs voeux de bonheur aux
être chéris qu'ils ont laissés au-delà de l'Océan.
Pendant la guerre de Crimée, les dames anglaises furent émues de
compassion pour leurs frères malheureux qui, devant Sébastopol, au
milieu d'un hiver exceptionnel, faisaient l'admiration de toute
l'Europe, par leur courage et leur endurance. Une souscription nationale
fut ouverte dans tout le Royaume-Uni. Quelques jours avant Noël, des
navires chargés de volailles, de _puddings_ et de liqueurs partaient
pour la mer Noire. Le vingt-cinq Décembre, les soldats anglais
célébraient joyeusement leur _Christmas_ et buvaient au triomphe et à la
prospérité de la vieille Angleterre.
Un journal de Londres représentait naguères le _Christmas_ dans un corps
de garde anglais: la scène est des plus pittoresques: elle se passe
au Transvaal. «Les fusils sont dressés en faisceaux, une guirlande de
verdure court à travers les canons, une chandelle allumée brûle au bout
de chaque baïonnette, et les soldats choquent gaiement les verres autour
de cet arbre de Noël d'un nouveau genre, qui leur rappelle à tous les
joies de la Patrie absente.»[19].
[Note 19: Desclées, Noël, page 67. ]
N'importe où il se trouve, sur le pont d'un navire, sous la tente ou
la hutte grossière de l'explorateur, perdu dans les glaces polaires,
l'Anglais, oubliant un instant ses peines, ses fatigues, ses dangers,
ne manque jamais de donner au vieux _Christmas_ la bienvenue de joie et
d'espérance à laquelle il a droit.
Les catholiques anglais donnent à la fête religieuse de Noël la plus
grande solennité: il faut aller dans la belle et riche église de
l'Oratoire, à Londres, pour y entendre la magistrale musique de
Palestrina.
En Irlande, le soir de Noël, d'une multitude de maisons sortent les
familles catholiques, chacun tenant à la main une torche de résine
allumée. C'est un spectacle d'une étrange beauté. On dirait des flots de
lumières ondulant dans les ténèbres. Toutes ces pieuses communautés se
réunissent au centre de la paroisse autour d'un cercle de flambeaux
immobiles.
Citons, en finissant, une page ravissante du vicomte Walsh, qui raconte
_une Messe de minuit en exil_:
«C'était dans le nord de l'Angleterre, dans un joli château, à
Standen-Hall, chez lord Southwell, fervent catholique qui, pendant les
mauvais jours, avait offert l'hospitalité à ses parents et amis de
France.
«Nous y étions un jour de Noël. Dès la veille, on avait mis des bouquets
de houx bien verdoyants, avec leurs baies ressemblant à des perles de
corail.
«... Dans la chapelle, l'autel, le tabernacle, les gradins, les
flambeaux étaient en bois d'acajou poli, avec des ornements dorés,
un épais tapis aux plus vives couleurs couvrait les marches du petit
sanctuaire; la neige, le froid étaient au dehors, et dans cet intérieur
béni, tout était propre, chaud et confortable.
«Dans la tribune, en face de l'autel, des places réservées étaient
entourées d'un rideau de soie cramoisie; derrière ce voile était le
piano-orgue et les personnes qui devaient chanter. Lady Southwell (soeur
de ma mère), lady Gormanston, sa fille, Mesdemoiselles de Choiseul, ses
nièces, formaient ce choeur de famille.
«Il y a bien longtemps de cela. Depuis cette fête de Noël, j'ai compté
bien des lendemains de la Toussaint, bien des Jours des Morts. Parmi
celles qui chantaient alors devant l'autel de Standen Hall, il y en a
qui chantent aujourd'hui devant Dieu, dans le ciel. Bien des années,
bien des fortunes diverses me sont survenues depuis le _merry Christmas
time_ (ce gai temps de Noël); j'ai entendu depuis les messes en musique
de Mozart et de Rossini, et toutes ces années, toutes ces fortunes
diverses, tous ces grands talents n'ont pu effacer dans ma mémoire la
_Messe de Noël chantée dans l'exil_.»
Les ritualistes Anglais sont excusables jusqu'à un certain point de
s'imaginer qu'ils sont catholiques, puisqu'on célèbre encore dans leurs
églises des cérémonies qui remontent à huit siècles et ont survécu à
tous les changements que le protestantisme a introduits dans l'Eglise
anglicane.
Au premier rang de ces cérémonies, il faut mettre l'offrande de l'or, de
l'encens et de la myrrhe, que la Reine d'Angleterre fait tous les ans,
le jour de l'Épiphanie, à l'instar des Rois Mages.
Cette coutume remonte à la plus haute antiquité. Pendant plus de huit
cents ans, les souverains anglais venaient présenter leur offrande en
personne, et cet usage ne prit fin que sous le règne de Georges III,
la princesse Caroline étant morte la veille de l'Épiphanie. Depuis ce
temps, le souverain est représenté par deux gentilshommes de sa Chambre.
La cérémonie a lieu dans la chapelle royale du palais de Saint-James, et
voici comment on y procède. On commence par réciter la prière du matin;
après quoi l'évêque protestant de Londres, assisté du sous-doyen de la
chapelle royale, célèbre le service de communion. Après la récitation du
symbole de Nicée, les dix enfants de choeur de la chapelle royale,
dans leur pittoresque costume écarlate avec des collerettes blanches,
entonnent l'antienne: «J'ai prié pour obtenir de vous la sagesse.» Alors
les deux gentilshommes de la Chambre, en habit de Cour, l'épée au côté,
précédés d'un huissier portant une verge d'argent, s'avancent vers
l'autel.
L'évêque de Londres vient au-devant d'eux et leur présente un plat en
vermeil sur lequel ils déposent les offrandes de la Reine. Celles-ci
sont renfermées dans un sac en soie rouge, brodé d'or, et consistent en
trois paquets en papier blanc scellés avec de la cire rouge. Les deux
premiers paquets contiennent de la myrrhe et de l'encens; dans le
troisième sont vingt-cinq souverains en or tout nouvellement frappés,
qui sont distribués à des pauvres des paroisses voisines. C'est depuis
1859 que des pièces de monnaie ont été substituées aux feuilles d'or
battu qui formaient la troisième offrande. Leur mission terminée, les
gentilshommes de la Chambre se retirent avec le même cérémonial observé
pour leur arrivée et l'office s'achève avec la plus grande solennité.