La fête de Noël en Allemagne _Weihnachten[20] (la nuit sainte) est aussi
populaire qu'en Angleterre, mais elle a un caractère plus grave et plus
religieux.
[Note 20: Ancienne forme plurielle aujourd'hui inusitée, excepté dans
quelques cas très rares.]
Des enfants, petits anges ou petits bergers, forment des processions et
traversent les villages en chantant des hymnes pastorales. Souvent on
y voit la Madone, saint Joseph, saint Nicolas avec sa longue barbe et
portant la crosse à la main, saint Martin monté sur un cheval blanc, et
toujours y figure le _Knecht-Ruprecht_, terreur des enfants méchants et
joie des enfants sages auxquels il apporte des présents.
Dans quelques campagnes, on joue encore les _Mystères de Noël_ avec une
naïveté charmante. Dans les pays catholiques, la Messe de minuit est
célébrée en grande pompe.
Dans plusieurs villages, les chanteurs s'assemblent au haut de la tour
de l'église, à l'aurore, le jour de Noël. Les habitants sont réveillés
aux chants de:
O du fröliche. O du selige
Gnadenbringende Weihnachtszeit!
O joyeuse, ô bienheureuse
Nuit de Noël, si féconde en grâces!
retentissant dans l'air calme du matin.
Les archéologues prétendent que la plupart des coutumes de Noël, qui
existent en Allemagne, eurent leur origine dans les vieilles et sombres
forêts de la Germanie, alors que les Teutons adoraient Wuotan, l'Odin
Scandinave, et son épouse Berchta, la Terre-Mère. Il y a encore, en
Allemagne, des districts où Wuotan, avec son chapeau enfoncé sur le
front, son manteau gris, et monté sur son cheval blanc, visite les
chaumières des paysans. Avant sa visite, le feu a été soigneusement
éteint dans le foyer, mais Wuotan le rallume: il préfère mettre le feu à
une bûche de chêne. La bûche de Noël doit brûler sous la cendre, elle ne
doit pas flamber et dans l'Allemagne du Sud, les cendres sont gardées
soigneusement et répandues dans les champs pour assurer leur fertilité.
Après la Messe a lieu le _Mettenwurst_ (réveillon): tous les membres de
la famille sont réunis. De ce repas, coutume touchante, on enlève les
restes qu'on place dans une salle éclairée toute la nuit: c'est la part
du Christ et des Anges. Inutile de dire à qui cette part est destinée.
Le plat favori de Noël pour le paysan est une tête de porc à laquelle on
ajoute des saucisses et des choux-verts.
Même les bestiaux ont part au festin de Noël: leur ration de foin est
doublée. Dans certains districts, on croit que les bestiaux ont le don
de la parole, au moment où la grande fête commence dans l'univers.
Celui, paraît-il, qui est doué «de la bonne oreille», peut les entendre
parler doucement, tout en ruminant, de la Crèche dans laquelle le Christ
naquit. Il ne faut pas seulement avoir «la bonne oreille» pour
entendre parler les bestiaux, il faut aussi n'avoir aucun péché sur la
conscience.
Il est de tradition, à la Cour de Berlin, que chaque veille de Noël, le
capitaine en second de la Ire compagnie du Ier régiment de la garde à
pied offre au souverain un gâteau de miel. Le prince impérial et les
autres fils de Guillaume II recevront des gâteaux semblables, de la Ire
compagnie du Ier régiment de la garde. Seulement, tandis que les gâteaux
du souverain et du prince héritier mesurent 35 X 2l X 8 centimètres,
comme dimensions, les gâteaux des autres princes ont seulement 30 X 18 X
5 centimètres.
Jadis, ces gâteaux étaient fabriqués à Thorn, mais depuis quelques
années c'est à un pâtissier de Potsdam que ce travail est confié.
Le gâteau de Noël est glacé, il porte l'étoile de la garde et une
inscription dédicatoire. L'Empereur Guillaume ne manque jamais la
cérémonie de la remise du gâteau et il retient à dîner les officiers
chargés de cette agréable mission.
La veille de Noël, toute la terre germanique est en liesse, sur les
bords du Rhin, comme sur les bords du Danube et de l'Elbe; de Mayenne à
Vienne[21], de Koenigsberg à Munich, il n'y a pas une famille qui n'ait
revêtu le costume des jours de fête.
[Note 21: Dans une grande partie de l'Autriche, les coutumes de Noël
sont absolument les mêmes qu'en Allemagne.]
La _Noël des enfants_ a une telle importance qu'on la prépare longtemps
à l'avance. Sur les places de la plupart des villes s'élèvent des
maisonnettes en bois aussi élégantes de forme que bariolées de couleurs
éclatantes. Les marchands étalent aux yeux de la foule, avec goût et
coquetterie, tous les objets qui peuvent servir de présents aux enfants.
Les jouets de Nuremberg[22] sont les plus recherchés: poupées de toutes
sortes, qui en bergère, qui en grande dame, qui en cuisinière, qui en
paysanne; polichinelles de toutes les grandeurs, soldats de plomb,
canons, fusils, sabres et tambours.--Plus loin se tient la pâtissière
hambourgeoise, avec ses gauffres croquant sous la dent, et ses
pains d'épices si joliment travaillés en chiens, chevaux, chats,
moutons.--Puis les jeux de toutes les variétés: agathes, toupies,
cerceaux à sonnettes, jeux de l'oie, jeux de patience... Les parents y
conduisent leurs enfants et tâchent de saisir dans un regard, dans une
parole, l'expression de leurs désirs. Discrètement ils achètent l'objet
convoité et le distribuent au moment opportun, à l'occasion de Noël.
[Note 22: Les articles de Nuremberg sont très renommés: on les voit
exposés au Musée National de Munich. Ils sont fabriqués en grande partie
dans la Forêt Noire au centre de laquelle se trouve Triberg, un des
sièges principaux du commerce des horloges connues sous le nom de
_coucous_.]
Mais ce qui, en Allemagne, domine toutes les réjouissances populaires,
ce qui fait de Noël la fête des enfants et le jour des étrennes, c'est
l'arbre de Noël (_Weihnachtsbaum_)[23]. Nulle part, il ne se présente
sous des formes plus captivantes et avec des présents aussi appréciés.
[Note 23: Dans le nord de l'Allemagne, et surtout à Berlin, l'arbre
de Noël est souvent remplacé par des _pyramides_ faites avec un
assemblage de planches et de petits madriers. Cela provient de la
difficulté de se procurer des sapins.]
Pour piquer la curiosité des enfants et leur faire regarder comme
mystérieux, quasi miraculeux, les dons de Noël, le père leur raconte que
le Bonhomme Noël (_der Weihnachtsmann_) passe le reste de l'année au
sein de la montagne, entouré de toute une Cour de _nains_. Chaque nuit,
l'un de ces nains monte la garde à la fente du rocher qui sert d'entrée
et un autre nain vient le remplacer à l'aube du jour suivant. Au bout de
trois cent soixante gardes, le dernier rentre en criant: Voici bientôt
Noël. Alors, le _Weihnachtsmann_ et sa Cour sortent de leur repos. Ils
vont dans la forêt armés de scies et de haches. Avec ardeur ils coupent
les sapins[24] destinés à la fête, et ils les décorent avec la neige qui
couvre le pays et avec les glaçons qui pendent aux arbres. Puis il les
placent sur des traîneaux et les conduisent dans leur palais souterrain;
là, ils les ornent de bougies, de pommes d'or, de noix, de bonbons. La
nuit de Noël venue et les étoiles allumées au ciel, le Bonhomme Noël
parcourt en traîneau les villages environnants pour s'informer si les
enfants sont sages; il s'en assure en regardant par les fenêtres. S'il
en est ainsi, vite il descend dans sa demeure, y prend un beau sapin
tout couvert de présents et l'apporte à la maison[25].
[Note 24: Les sapins qui doivent servir d'arbres de Noël viennent
surtout des montagnes du Harz.--La Forêt Noire en fournit aussi en
grande quantité: nulle chaîne de montagnes de l'Allemagne n'est
aussi riche en paysages grandioses, en sites délicieux; les hauteurs
inférieures sont surtout couvertes de pins et de sapins aux senteurs
fraîches et vivifiantes.]
[Note 25: D'après Bernard Zornemann.]
Dans certaines familles, sur le conseil de la mère, les enfants
écrivent, la veille de Noël, une lettre à l'Enfant Jésus, afin de
solliciter les objets qu'ils désirent: un couteau, une balle,
une bicyclette, des histoires d'Indiens... souvent la liste est
interminable. Pourquoi se restreindre? L'Enfant Jésus est si riche!
Voici la nuit de Noël: dans les rues s'illuminent ça et là quelques
maisons; on y entend des rires d'enfants. C'est le moment.
Un son de clochette retentit dans la chambre, c'est le signe attendu.
Les deux portes du salon s'ouvrent toutes grandes. Quelle magnificence!
Quelle richesse! Éblouis, les enfants s'arrêtent une minute, puis
s'élancent en avant. Le voici le sapin entrevu dans leurs rêves, mais
plus beau, plus brillant. Ses branches atteignent le plafond. Sur
chacune d'elles il y a des bougies bleues, vertes, jaunes; des pommes
aux joues rouges et des noix d'or; des gâteaux, des massepains pendent à
côté. Des boules de verre colorié[26], des guirlandes multicolores, des
étoiles d'argent, des croissants d'or brillent dans la lumière. Il y a
même de la neige sur l'arbre, mais ce n'est pas de la vraie, c'est de
la ouate blanche. Joyeux, des oiseaux et des papillons artificiels
se balancent sur les branches. Oh!... et ces groupes d'Anges! Quelle
splendeur! Des fils rouges, bleus, verts, jaunes, grimpent de branche en
branche jusqu'à la cime. Au sommet plane l'Ange de Noël avec ses blonds
cheveux et ses ailes pleines de lumière.
[Note 26: Ces objets en verroterie se fabriquent principalement à
Lauscha, en Thuringe. Chaque année, il en est expédié des quantités
considérables dans toute l'Allemagne. Les fabricants en donnent 200 ou
300, selon la grosseur, pour la somme de 3 à 5 marcs (3 fr. 75 à 6 fr.
25).]
Au pied de l'arbre sont les cadeaux. Des poupées, des berceaux, des
ménages, pour les petites filles; des trompettes, des soldats de plomb,
des fusils, des tambours, pour les petits garçons. Les cris de joie ne
finissent pas. «Vois, les belles images de mon livre!--Tiens, tiens! mon
cheval a une vraie crinière!»
Alors la mère se met au piano, les enfants se prennent la main et
chantent le vieux cantique si populaire: _Stille Nacht, heilige Nacht_,
que nous traduisons, littéralement:
I
Nuit silencieuse, ô sainte nuit!
Tout dort: seul veille encore
Le couple tendre et très saint[27];
Bel enfant aux cheveux bouclés,
Dors dans ton calme céleste. (Bis.)
[Note 27: Marie et Joseph.]