Tant que la Révolution fut philosophique, théorique, monarchique,
libérale, elle eut dans l'esprit de Mirabeau et de M. de Talleyrand,
lumières de l'Assemblée constituante, l'alliance anglaise pour
principe; c'était le génie de la Révolution. La Révolution n'avait
pas pour objet et pour but un accroissement de limites pour la
France. Il ne s'agissait pas pour elle de conquérir du territoire,
mais des idées. On se groupait par similitude d'idées, et non par
similitude d'ambitions. On prévoyait que l'Allemagne, monarchique,
ecclésiastique, absolue dans ses éléments, serait promptement en
antipathie et bientôt en hostilité avec une nation libre,
démocratique, peut-être républicaine; on devait donc chercher ses
alliés dans la libre et représentative Angleterre. On y tendit
résolûment; M. Pitt y inclinait lui-même. La Révolution, devenue
radicale, militaire, terroriste, conquérante, brouilla toute
diplomatie. L'Angleterre elle-même retira sa main de la main de M. de
Talleyrand, de Danton, de Dumouriez. Il n'y eut plus de diplomatie
entre les rois et entre les peuples. Les tempêtes n'ont plus de
boussoles: on va où elles veulent; on échoue ou on aborde où l'on
peut.
Ce ne fut pas l'Autriche qui attaqua la première la république: ce fut
la Prusse. L'Autriche patienta autant qu'elle put: il lui répugnait
de combattre la France, dont la ruine ne pouvait profiter qu'à la
Prusse et à l'Angleterre; et, quand elle fut obligée de suivre le
mouvement allemand dans les Pays-Bas, l'Autriche nous combattit
mollement et comme à regret. Elle ne combattit avec toutes ses forces
que pour l'Italie et en Italie. Vaincue et victorieuse tour à tour,
puis expulsée enfin de la Lombardie par Bonaparte, elle eut un tort de
caractère ineffaçable, c'est d'accepter Venise des mains de Bonaparte
comme prix de la paix, complice ainsi et recéleuse d'un État
indépendant qu'elle n'avait pas conquis, qu'elle n'avait pas droit de
conquérir et dont elle ne pouvait accuser l'usurpation, puisqu'elle
consentait à en faire l'objet d'un trafic avec Bonaparte. Voyez comme
tout s'expie, en diplomatie comme en morale, par ce qui se passe en ce
moment! Embarrassée de la possession de Venise, elle n'ose ni la
répudier ni la défendre. La France, de son côté, n'ose ni enclaver
Venise dans sa paix ni l'en exclure. Le temps est lent, mais il est
juste. Les deux diplomaties de Campo-Formio s'expient par cet embarras
mutuel.