XXV

Le duc de Choiseul, celui qu'on appelait le cocher de l'Europe, était

ministre presque absolu de Louis XV. C'était un homme léger de ton,

étourdi d'allure; mais il avait du génie dans le coup d'oeil, de la

promptitude dans la conception, de la résolution dans la main.

Le duc de Choiseul fut le premier qui s'aperçut que le cabinet

français s'obstinait, par routine, à combattre des fantômes évanouis,

en combattant la maison d'Autriche, dont la monarchie universelle

était ensevelie depuis longtemps dans le tombeau de Charles-Quint. Le

grand Frédéric de Prusse, l'impératrice Catherine II de Russie,

l'Angleterre, implacable quoique caressante, lui parurent avec raison

bien autrement hostiles à la grandeur de la France que l'impératrice

Marie-Thérèse d'Autriche, veuve héroïque, à demi dépouillée de ses

États, et défendant, par la main de ses fidèles Hongrois, son trône et

l'héritage de ses enfants contre le démembrement de l'Allemagne.

L'Espagne, autrefois si militaire, si navale, si terrible par son

infanterie et par ses flottes, n'existait plus, comme Espagne, qu'en

Amérique; en Europe, elle était notre alliée à tout prix contre la

maison d'Autriche dépossédée du midi; les Pays-Bas autrichiens

n'étaient pour ainsi dire qu'une colonie continentale, trop séparée de

l'Autriche pour tenir longtemps à l'Empire; les Italiens des papes

étaient les ennemis naturels et invétérés de l'Autriche, vieux

Italiens de souche, détestant le joug des Germains, toujours pour eux

des barbares; le beau royaume de Naples et de la Sicile était devenu

espagnol bourbonien, et par conséquent français; la Toscane

appartenait encore à un dernier des Médicis, Parme à l'Espagne, Venise

et Gênes s'appartenaient à elles-mêmes; le Piémont, puissance alors

insignifiante, oscillait entre l'Autriche et nous, toujours plus

entraîné vers le plus fort. L'Autriche n'y possédait donc en propre

que la grande Lombardie, ferme opulente de la maison impériale plutôt

que royaume. Une telle situation de l'Autriche dans la distribution

géographique des puissances n'avait donc plus rien de menaçant en

Europe, soit pour l'équilibre, soit contre nous.

Le duc de Choiseul le comprit, et le fit comprendre au cabinet des

Tuileries. Cet habile négociateur jugea, au contraire, qu'il était de

l'intérêt bien entendu de la France de s'allier avec la maison

d'Autriche pour empêcher la Russie de déborder trop irrésistiblement

sur l'Occident, et pour empêcher la Prusse de créer à son profit cette

unité ambitieuse de l'Allemagne qui étoufferait sous sa masse toute

influence française sur le Rhin et au delà du Rhin. Il prépara, en

conséquence, le mariage tout politique de Marie-Antoinette, fille de

Marie-Thérèse, avec le Dauphin, qui fut plus tard l'infortunée victime

d'une révolution tout intérieure. Ce mariage était évidemment une

oeuvre d'excellente diplomatie; il fortifiait l'Occident contre la

Russie, il réprimait la Prusse, il divisait l'Allemagne, il déroutait

l'Angleterre, il donnait un allié de cinq cent mille soldats à la

France en cas de guerre avec le reste de l'Europe. Quoi de plus

indiqué par l'état réel du reste du monde? Le duc de Choiseul

pouvait-il prévoir qu'au lieu d'un trône Marie-Antoinette trouverait

en France un échafaud? Le destin a ses énigmes, même pour le génie.

Mais la main autrichienne ne fut pour rien dans la révolution qui

couvait en France sous la philosophie moderne, et nullement sous la

diplomatie française.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 162 / 171 题