Le duc de Choiseul, celui qu'on appelait le cocher de l'Europe, était
ministre presque absolu de Louis XV. C'était un homme léger de ton,
étourdi d'allure; mais il avait du génie dans le coup d'oeil, de la
promptitude dans la conception, de la résolution dans la main.
Le duc de Choiseul fut le premier qui s'aperçut que le cabinet
français s'obstinait, par routine, à combattre des fantômes évanouis,
en combattant la maison d'Autriche, dont la monarchie universelle
était ensevelie depuis longtemps dans le tombeau de Charles-Quint. Le
grand Frédéric de Prusse, l'impératrice Catherine II de Russie,
l'Angleterre, implacable quoique caressante, lui parurent avec raison
bien autrement hostiles à la grandeur de la France que l'impératrice
Marie-Thérèse d'Autriche, veuve héroïque, à demi dépouillée de ses
États, et défendant, par la main de ses fidèles Hongrois, son trône et
l'héritage de ses enfants contre le démembrement de l'Allemagne.
L'Espagne, autrefois si militaire, si navale, si terrible par son
infanterie et par ses flottes, n'existait plus, comme Espagne, qu'en
Amérique; en Europe, elle était notre alliée à tout prix contre la
maison d'Autriche dépossédée du midi; les Pays-Bas autrichiens
n'étaient pour ainsi dire qu'une colonie continentale, trop séparée de
l'Autriche pour tenir longtemps à l'Empire; les Italiens des papes
étaient les ennemis naturels et invétérés de l'Autriche, vieux
Italiens de souche, détestant le joug des Germains, toujours pour eux
des barbares; le beau royaume de Naples et de la Sicile était devenu
espagnol bourbonien, et par conséquent français; la Toscane
appartenait encore à un dernier des Médicis, Parme à l'Espagne, Venise
et Gênes s'appartenaient à elles-mêmes; le Piémont, puissance alors
insignifiante, oscillait entre l'Autriche et nous, toujours plus
entraîné vers le plus fort. L'Autriche n'y possédait donc en propre
que la grande Lombardie, ferme opulente de la maison impériale plutôt
que royaume. Une telle situation de l'Autriche dans la distribution
géographique des puissances n'avait donc plus rien de menaçant en
Europe, soit pour l'équilibre, soit contre nous.
Le duc de Choiseul le comprit, et le fit comprendre au cabinet des
Tuileries. Cet habile négociateur jugea, au contraire, qu'il était de
l'intérêt bien entendu de la France de s'allier avec la maison
d'Autriche pour empêcher la Russie de déborder trop irrésistiblement
sur l'Occident, et pour empêcher la Prusse de créer à son profit cette
unité ambitieuse de l'Allemagne qui étoufferait sous sa masse toute
influence française sur le Rhin et au delà du Rhin. Il prépara, en
conséquence, le mariage tout politique de Marie-Antoinette, fille de
Marie-Thérèse, avec le Dauphin, qui fut plus tard l'infortunée victime
d'une révolution tout intérieure. Ce mariage était évidemment une
oeuvre d'excellente diplomatie; il fortifiait l'Occident contre la
Russie, il réprimait la Prusse, il divisait l'Allemagne, il déroutait
l'Angleterre, il donnait un allié de cinq cent mille soldats à la
France en cas de guerre avec le reste de l'Europe. Quoi de plus
indiqué par l'état réel du reste du monde? Le duc de Choiseul
pouvait-il prévoir qu'au lieu d'un trône Marie-Antoinette trouverait
en France un échafaud? Le destin a ses énigmes, même pour le génie.
Mais la main autrichienne ne fut pour rien dans la révolution qui
couvait en France sous la philosophie moderne, et nullement sous la
diplomatie française.