XXI

Qu'est-ce qu'un principe? C'est une vérité qui s'applique d'une

manière absolue partout et toujours, et sans se démentir jamais, à

tous les temps, à tous les lieux, à toutes les circonstances. S'il

n'est pas principe partout, il n'est principe nulle part; s'il est

faux ici, il n'est pas vrai là; s'il est absurde en Angleterre et en

France, il ne peut être absolu nulle part; ce n'est plus un principe,

c'est une convenance, une utilité peut-être, une fantaisie ici, un

sophisme là, un intérêt ailleurs, un mensonge partout.

Or, ce que ces écrivains bien inspirés par leur coeur, mais

illusionnés par leurs nobles inspirations même, appellent le principe

des nationalités, s'applique-t-il en effet partout et toujours, en

tous les temps et en tous les lieux, en toutes les circonstances à

tous les actes internationaux du monde politique, de manière à

constituer un droit des gens, un droit public, et à servir de guide à

la diplomatie des nations? Demandez-le seulement à ceux qui le

proclament; demandez à la maison de Savoie si elle reconnaîtrait le

droit des Piémontais conquis, des Sardes asservis, des Lombards

donnés, des Génois usurpés d'hier, de s'insurger contre la maison de

Savoie au nom de ce principe des nationalités, en vertu duquel la

maison de Savoie insurge en ce moment des Siciliens, des Campaniens,

des Samnites, des Napolitains contre leur roi, des Romagnols contre

leur pape, plus Italien cent fois qu'un Piémontais, des Étrusques et

des Toscans contre leur propre souveraineté grand-ducale ou

républicaine, des Vénètes contre leur république, tantôt conquérante,

tantôt conquise, mais toujours vénitienne de nation quand elle est

libre de disposer d'elle-même.

Que vous répondra la maison de Savoie? Si elle répondait par le

principe des nationalités, on lui répliquerait par un sourire; il n'y

a pas un de ses appels aux nationalités qui ne soit une dérision de ce

qu'elle invoque contre ce qu'elle a fait depuis qu'elle existe et

contre ce qu'elle fait en ce moment les armes à la main, le sophisme

sur les lèvres.

Demandez à l'Angleterre, qui professe avec un front qui ne rougit plus

le principe des nationalités, parce que ce principe va peser

cruellement et prochainement sur la France au delà des Alpes;

demandez-lui si elle reconnaît le principe de la nationalité espagnole

à Gibraltar, enclavé et retenu dans les serres de l'omnipotence

cosmopolite de l'Angleterre par deux mille griffes de bronze sur ses

batteries dont elle ouvre et ferme à son gré deux mers. Demandez-lui

si elle reconnaît le principe des nationalités gréco-italiennes à

Corfou et dans cet archipel ionien où ses vaisseaux, ses garnisons,

ses forteresses et ses proconsuls arrachent à ces îles leur

indépendance et à l'Italie ses archipels. Demandez-lui si elle

reconnaît le principe des nationalités sur ce rocher moitié arabe,

moitié italien et tout catholique de _Malte_, où elle règne à la

portée de ses canons sur la Méditerranée, et où elle a usurpé des

ports tout creusés par des puissances catholiques, pour en faire des

ports et des arsenaux protestants plus anglais que Portsmouth.

Demandez-lui si elle reconnaît le principe des nationalités à _Parga_,

où elle traque des populations grecques comme des troupeaux, avec des

pasteurs musulmans. Demandez-lui si elle reconnaît le principe de

nationalité à Canton, à Shang-haï en Chine, où elle enclave des

comptoirs anglais dans des garnisons britanniques; où elle proclame,

au lieu du droit public des nations, le droit d'empoisonner les

peuples de la Chine, avec impunité et privilége, au moyen de cet

_opium_ qui leur donne l'ivresse, la stupidité, la mort, et qui

enrichit les Anglais du salaire de cet empoisonnement national.

Demandez-lui enfin si elle reconnaît le principe sacré des

nationalités dans ces trois cent millions d'Indous arrachés à leurs

nationalités légitimes et inoffensives, martyrisés quand ils résistent

à la conquête, martyrisés quand ils se soumettent, martyrisés quand

ils se révoltent contre l'oppression, et qu'ils protestent par des

assassinats nationaux contre les dominateurs britanniques.

L'Angleterre ne vous répondra pas, parce qu'il n'y a rien à répondre,

et ses publicistes continueront à déclamer, selon le degré de

latitude, dans leurs colonnes, incendiaires en Europe, terroristes en

Asie, des encouragements au principe insurrectionnel des nationalités!

Demandez à tous les États constitués de l'Europe s'ils reconnaissent

ce principe des nationalités dans ces innombrables annexions de

nations ou de fragments de nations qui, de gré ou de force, ont

composé, avec le laps du temps, la puissance dont ces nationalités

forment aujourd'hui le bloc national; demandez-le à l'Écosse,

demandez-le à l'Irlande, demandez-le à la Pologne, à la Galicie, à la

Silésie, à la Hongrie, à l'Ukraine, à la Crimée, à tous ces

démembrements de races, de tribus, de provinces, de peuplades, de

familles humaines agglomérées aux noyaux des grands empires, des

grandes républiques, des grandes monarchies.

Passez les mers, et demandez à l'Amérique anglo-saxonne du Nord de

reconnaître le principe des nationalités latines, espagnoles,

portugaises, dans ces tronçons du Mexique et des républiques

espagnoles de l'Amérique du Sud, par cette fédération envahissante

des États-Unis, qui ne reconnaissent d'autres droits et d'autres

origines que leur caprice. Enfin demandez à ces publicistes de Paris

qui semblent emboucher chaque matin les trompettes du jugement

dernier, dans un Josaphat européen, pour dire à toutes les

nationalités de se lever et de se reconnaître dans cette vallée des

morts, pour protester contre leur annexion à des races étrangères,

demandez-leur s'ils trouveraient bon que Bretons, Normands,

Francs-Comtois, Alsaciens, Flamands, Basques, Aquitains, se

prévalussent de ce droit de nationalité originel pour revendiquer leur

indépendance et pour décomposer la patrie désormais commune. Tous ces

peuples, d'après vous, en auraient le droit, et cependant la France

périrait. Or tout droit qui ne peut servir qu'à entraîner

l'anéantissement de la France serait-il un droit? Non! ce serait un

suicide. Proclamez donc, si vous l'osez, le droit du suicide!

Ce prétendu droit de nationalité imprescriptible n'est donc pas plus

un principe de diplomatie au delà de la Manche, au delà du Rhin, au

delà de la Vistule, au delà de l'Éridan, au delà de l'Arno, que chez

vous. Ce qui est vrai est vrai partout. La France et l'Angleterre

n'ont pas le privilége de la vérité. Il faut donc chercher un principe

absolu de diplomatie ailleurs que dans ce principe de l'insurrection

universelle.

Ce principe, il n'y en a qu'un, C'EST LA PAIX; la paix, le bien

suprême et commun à tous les États constitués sur la terre. Voilà le

but.

Et pour moyen, L'ÉQUILIBRE;

L'équilibre, maintenu, autant que possible, par la force relative

propre, ou par la force des alliances qui mettent le poids des petits

États à côté des grands pour égaliser les systèmes.

LA PAIX ET L'ÉQUILIBRE, voilà le principe; voilà le mot d'ordre; voilà

l'honnêteté, l'honneur, la vertu, la sainteté de la diplomatie.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 158 / 171 题