Qu'est-ce qu'un principe? C'est une vérité qui s'applique d'une
manière absolue partout et toujours, et sans se démentir jamais, à
tous les temps, à tous les lieux, à toutes les circonstances. S'il
n'est pas principe partout, il n'est principe nulle part; s'il est
faux ici, il n'est pas vrai là; s'il est absurde en Angleterre et en
France, il ne peut être absolu nulle part; ce n'est plus un principe,
c'est une convenance, une utilité peut-être, une fantaisie ici, un
sophisme là, un intérêt ailleurs, un mensonge partout.
Or, ce que ces écrivains bien inspirés par leur coeur, mais
illusionnés par leurs nobles inspirations même, appellent le principe
des nationalités, s'applique-t-il en effet partout et toujours, en
tous les temps et en tous les lieux, en toutes les circonstances à
tous les actes internationaux du monde politique, de manière à
constituer un droit des gens, un droit public, et à servir de guide à
la diplomatie des nations? Demandez-le seulement à ceux qui le
proclament; demandez à la maison de Savoie si elle reconnaîtrait le
droit des Piémontais conquis, des Sardes asservis, des Lombards
donnés, des Génois usurpés d'hier, de s'insurger contre la maison de
Savoie au nom de ce principe des nationalités, en vertu duquel la
maison de Savoie insurge en ce moment des Siciliens, des Campaniens,
des Samnites, des Napolitains contre leur roi, des Romagnols contre
leur pape, plus Italien cent fois qu'un Piémontais, des Étrusques et
des Toscans contre leur propre souveraineté grand-ducale ou
républicaine, des Vénètes contre leur république, tantôt conquérante,
tantôt conquise, mais toujours vénitienne de nation quand elle est
libre de disposer d'elle-même.
Que vous répondra la maison de Savoie? Si elle répondait par le
principe des nationalités, on lui répliquerait par un sourire; il n'y
a pas un de ses appels aux nationalités qui ne soit une dérision de ce
qu'elle invoque contre ce qu'elle a fait depuis qu'elle existe et
contre ce qu'elle fait en ce moment les armes à la main, le sophisme
sur les lèvres.
Demandez à l'Angleterre, qui professe avec un front qui ne rougit plus
le principe des nationalités, parce que ce principe va peser
cruellement et prochainement sur la France au delà des Alpes;
demandez-lui si elle reconnaît le principe de la nationalité espagnole
à Gibraltar, enclavé et retenu dans les serres de l'omnipotence
cosmopolite de l'Angleterre par deux mille griffes de bronze sur ses
batteries dont elle ouvre et ferme à son gré deux mers. Demandez-lui
si elle reconnaît le principe des nationalités gréco-italiennes à
Corfou et dans cet archipel ionien où ses vaisseaux, ses garnisons,
ses forteresses et ses proconsuls arrachent à ces îles leur
indépendance et à l'Italie ses archipels. Demandez-lui si elle
reconnaît le principe des nationalités sur ce rocher moitié arabe,
moitié italien et tout catholique de _Malte_, où elle règne à la
portée de ses canons sur la Méditerranée, et où elle a usurpé des
ports tout creusés par des puissances catholiques, pour en faire des
ports et des arsenaux protestants plus anglais que Portsmouth.
Demandez-lui si elle reconnaît le principe des nationalités à _Parga_,
où elle traque des populations grecques comme des troupeaux, avec des
pasteurs musulmans. Demandez-lui si elle reconnaît le principe de
nationalité à Canton, à Shang-haï en Chine, où elle enclave des
comptoirs anglais dans des garnisons britanniques; où elle proclame,
au lieu du droit public des nations, le droit d'empoisonner les
peuples de la Chine, avec impunité et privilége, au moyen de cet
_opium_ qui leur donne l'ivresse, la stupidité, la mort, et qui
enrichit les Anglais du salaire de cet empoisonnement national.
Demandez-lui enfin si elle reconnaît le principe sacré des
nationalités dans ces trois cent millions d'Indous arrachés à leurs
nationalités légitimes et inoffensives, martyrisés quand ils résistent
à la conquête, martyrisés quand ils se soumettent, martyrisés quand
ils se révoltent contre l'oppression, et qu'ils protestent par des
assassinats nationaux contre les dominateurs britanniques.
L'Angleterre ne vous répondra pas, parce qu'il n'y a rien à répondre,
et ses publicistes continueront à déclamer, selon le degré de
latitude, dans leurs colonnes, incendiaires en Europe, terroristes en
Asie, des encouragements au principe insurrectionnel des nationalités!
Demandez à tous les États constitués de l'Europe s'ils reconnaissent
ce principe des nationalités dans ces innombrables annexions de
nations ou de fragments de nations qui, de gré ou de force, ont
composé, avec le laps du temps, la puissance dont ces nationalités
forment aujourd'hui le bloc national; demandez-le à l'Écosse,
demandez-le à l'Irlande, demandez-le à la Pologne, à la Galicie, à la
Silésie, à la Hongrie, à l'Ukraine, à la Crimée, à tous ces
démembrements de races, de tribus, de provinces, de peuplades, de
familles humaines agglomérées aux noyaux des grands empires, des
grandes républiques, des grandes monarchies.
Passez les mers, et demandez à l'Amérique anglo-saxonne du Nord de
reconnaître le principe des nationalités latines, espagnoles,
portugaises, dans ces tronçons du Mexique et des républiques
espagnoles de l'Amérique du Sud, par cette fédération envahissante
des États-Unis, qui ne reconnaissent d'autres droits et d'autres
origines que leur caprice. Enfin demandez à ces publicistes de Paris
qui semblent emboucher chaque matin les trompettes du jugement
dernier, dans un Josaphat européen, pour dire à toutes les
nationalités de se lever et de se reconnaître dans cette vallée des
morts, pour protester contre leur annexion à des races étrangères,
demandez-leur s'ils trouveraient bon que Bretons, Normands,
Francs-Comtois, Alsaciens, Flamands, Basques, Aquitains, se
prévalussent de ce droit de nationalité originel pour revendiquer leur
indépendance et pour décomposer la patrie désormais commune. Tous ces
peuples, d'après vous, en auraient le droit, et cependant la France
périrait. Or tout droit qui ne peut servir qu'à entraîner
l'anéantissement de la France serait-il un droit? Non! ce serait un
suicide. Proclamez donc, si vous l'osez, le droit du suicide!
Ce prétendu droit de nationalité imprescriptible n'est donc pas plus
un principe de diplomatie au delà de la Manche, au delà du Rhin, au
delà de la Vistule, au delà de l'Éridan, au delà de l'Arno, que chez
vous. Ce qui est vrai est vrai partout. La France et l'Angleterre
n'ont pas le privilége de la vérité. Il faut donc chercher un principe
absolu de diplomatie ailleurs que dans ce principe de l'insurrection
universelle.
Ce principe, il n'y en a qu'un, C'EST LA PAIX; la paix, le bien
suprême et commun à tous les États constitués sur la terre. Voilà le
but.
Et pour moyen, L'ÉQUILIBRE;
L'équilibre, maintenu, autant que possible, par la force relative
propre, ou par la force des alliances qui mettent le poids des petits
États à côté des grands pour égaliser les systèmes.
LA PAIX ET L'ÉQUILIBRE, voilà le principe; voilà le mot d'ordre; voilà
l'honnêteté, l'honneur, la vertu, la sainteté de la diplomatie.