On a inventé et on cherche encore à réchauffer aujourd'hui le
principe de la diplomatie par conformité de religions entre les
peuples. L'Europe aventureuse briserait à la fois l'Europe, l'Afrique
et l'Asie, si elle écoutait ces publicistes de fantaisie; qui, déistes
à Paris, se proclament chrétiens en Chine, en Cochinchine, en
Australie, en Syrie, à Constantinople, à Ispahan, à Calcutta, et qui
mettent hors la loi de la diplomatie et de l'indépendance un grand
tiers du globe, sous le prétexte d'un christianisme diplomatique
qu'ils ne professent que dans leurs protocoles.
Si ce principe de l'unité de civilisation chrétienne _par les armes_
sur tout le globe était vrai en Asie et en Afrique, il serait vrai,
sans doute, en Europe; s'il était vrai contre les peuples qui ne sont
pas chrétiens, il serait vrai contre les peuples qui ne sont pas
orthodoxes; la guerre et l'extermination seraient de droit divin entre
les catholiques et les schismatiques; un symbole de foi serait inscrit
sur tous les drapeaux opposés des cultes qui se partagent le
continent; les catholiques ne reconnaîtraient que des catholiques pour
nationalités légitimes et indépendantes, les grecs que des grecs, les
anglicans que des anglicans, les luthériens que des luthériens, les
calvinistes que des calvinistes; Russes, Prussiens, Anglais,
Irlandais, Hollandais, Belges, Français, Espagnols, Italiens, seraient
dans un antagonisme permanent et universel; la terre ne serait qu'une
sanguinaire anarchie au nom du ciel. Un tel principe de diplomatie,
que des fanatiques hors de sens cherchent à exhumer des croisades de
Mahomet, ne laisserait ni une conscience libre ni une race
indépendante sur le globe. La moitié de l'humanité serait
éternellement occupée à massacrer l'autre moitié; et, ces moitiés de
croyants se divisant de nouveau en sectes antipathiques, l'humanité
tout entière finirait par être immolée au dernier croyant! Ce principe
d'exclusion du droit public pour cause de non-conformité religieuse
peut être la diplomatie des _derviches_ et des _fakirs_, mais ne
pourra jamais être la diplomatie des hommes d'État.