XL

M. de Talleyrand, après ce dernier conseil vraiment diplomatique donné

loyalement à Napoléon, disparut de la scène d'action.

On ne peut lui demander compte du délire d'un grand homme, ni des

négociations désespérées et contradictoires. Le monde diplomatique,

depuis son absence, était livré au favoritisme et à l'incapacité:

_Quos vult perdere dementat!_ Les armées de Napoléon étaient

détruites; la France n'en avait plus dans sa population tarie de sang;

le Rhin était franchi par la coalition du Nord; les Pyrénées, par les

Anglais et les Espagnols; 1814 se levait comme le jour du jugement sur

l'univers politique. Napoléon errait, coupé de sa capitale, avec

trente ou quarante mille généreux soldats, débris de tant de millions

d'hommes, objet de pitié, d'admiration, mais non de ralliement.

La France ne se levait pas à sa voix: elle le regardait comme on

regarde un gladiateur bien lutter et bien mourir; mais elle avait

séparé sa fortune de la sienne. Le ressort même du patriotisme s'était

affaissé sous sa main; pourquoi? C'est que derrière tant de sacrifices

on ne voyait plus de système; toute diplomatie était morte pour la

France avec les armées si mal employées de Napoléon. La France, en

promenant ses regards sur ses hommes politiques, n'en voyait plus

qu'un qui pût s'interposer entre elle et les cours étrangères, et cet

homme était dans la disgrâce et dans l'isolement; mais, quand un homme

de génie redevient nécessaire à un peuple, quelque disgracié et

quelque isolé que cet homme soit dans son obscurité, la pensée

publique le replace vite en évidence, et le regard involontaire de

toute une nation, en se portant sur lui, l'illumine comme un phare sur

l'écueil où la patrie va sombrer. Tel fut, au moment suprême, le sort

de M. de Talleyrand.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 126 / 171 题