M. de Talleyrand, après ce dernier conseil vraiment diplomatique donné
loyalement à Napoléon, disparut de la scène d'action.
On ne peut lui demander compte du délire d'un grand homme, ni des
négociations désespérées et contradictoires. Le monde diplomatique,
depuis son absence, était livré au favoritisme et à l'incapacité:
_Quos vult perdere dementat!_ Les armées de Napoléon étaient
détruites; la France n'en avait plus dans sa population tarie de sang;
le Rhin était franchi par la coalition du Nord; les Pyrénées, par les
Anglais et les Espagnols; 1814 se levait comme le jour du jugement sur
l'univers politique. Napoléon errait, coupé de sa capitale, avec
trente ou quarante mille généreux soldats, débris de tant de millions
d'hommes, objet de pitié, d'admiration, mais non de ralliement.
La France ne se levait pas à sa voix: elle le regardait comme on
regarde un gladiateur bien lutter et bien mourir; mais elle avait
séparé sa fortune de la sienne. Le ressort même du patriotisme s'était
affaissé sous sa main; pourquoi? C'est que derrière tant de sacrifices
on ne voyait plus de système; toute diplomatie était morte pour la
France avec les armées si mal employées de Napoléon. La France, en
promenant ses regards sur ses hommes politiques, n'en voyait plus
qu'un qui pût s'interposer entre elle et les cours étrangères, et cet
homme était dans la disgrâce et dans l'isolement; mais, quand un homme
de génie redevient nécessaire à un peuple, quelque disgracié et
quelque isolé que cet homme soit dans son obscurité, la pensée
publique le replace vite en évidence, et le regard involontaire de
toute une nation, en se portant sur lui, l'illumine comme un phare sur
l'écueil où la patrie va sombrer. Tel fut, au moment suprême, le sort
de M. de Talleyrand.