XXIX

Nous venons de voir que le système de M. de Talleyrand était la

pacification de l'Europe, la réconciliation avec l'Autriche,

l'armistice éternel avec l'Angleterre, les ménagements avec la Russie

dans une perspective plus ou moins lointaine. La meilleure preuve que

ce ministre ne fut pas l'instigateur du meurtre de Vincennes, c'est

qu'à l'instant même où ce meurtre retentit en Europe, l'Angleterre

déclara toute alliance incompatible avec le gouvernement coupable de

tels défis à l'Europe, au droit des gens et à l'humanité. La Prusse,

déjà presque liée avec nous, retira sa main avec horreur de la nôtre.

Lisez, dans les Mémoires de madame de Staël alors à Berlin, la lugubre

matinée où la cour de Prusse se souleva d'abord d'incrédulité, puis

d'indignation contenue contre ce coup de foudre.

La Russie éclata de réprobation; l'Autriche se tut d'horreur: mais le

frémissement irrité de tous les cabinets rompit tous les liens déjà

formés du système diplomatique français dans toute l'Europe. La

guerre, pour être sourde et immobile, n'en fut que plus inévitable.

M. de Talleyrand, interrompu dans son travail de reconstitution de

l'ordre européen, n'eut qu'à pallier, à gémir ou à se taire. Ce coup

tranchait sa pensée entière, et on voudrait qu'il l'eût conseillé!

C'eût été le suicide de son oeuvre. Six mois après, un plan de

coalition générale contre la France est formé par la Russie, revu et

approuvé par M. Pitt, alors ministre, signé par toutes les cours, à

l'exception de l'Espagne. Qu'on juge du bouleversement des idées de M.

de Talleyrand. L'empire était proclamé, et la guerre sous-entendue

avec l'empire.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 115 / 171 题