Nous venons de voir que le système de M. de Talleyrand était la
pacification de l'Europe, la réconciliation avec l'Autriche,
l'armistice éternel avec l'Angleterre, les ménagements avec la Russie
dans une perspective plus ou moins lointaine. La meilleure preuve que
ce ministre ne fut pas l'instigateur du meurtre de Vincennes, c'est
qu'à l'instant même où ce meurtre retentit en Europe, l'Angleterre
déclara toute alliance incompatible avec le gouvernement coupable de
tels défis à l'Europe, au droit des gens et à l'humanité. La Prusse,
déjà presque liée avec nous, retira sa main avec horreur de la nôtre.
Lisez, dans les Mémoires de madame de Staël alors à Berlin, la lugubre
matinée où la cour de Prusse se souleva d'abord d'incrédulité, puis
d'indignation contenue contre ce coup de foudre.
La Russie éclata de réprobation; l'Autriche se tut d'horreur: mais le
frémissement irrité de tous les cabinets rompit tous les liens déjà
formés du système diplomatique français dans toute l'Europe. La
guerre, pour être sourde et immobile, n'en fut que plus inévitable.
M. de Talleyrand, interrompu dans son travail de reconstitution de
l'ordre européen, n'eut qu'à pallier, à gémir ou à se taire. Ce coup
tranchait sa pensée entière, et on voudrait qu'il l'eût conseillé!
C'eût été le suicide de son oeuvre. Six mois après, un plan de
coalition générale contre la France est formé par la Russie, revu et
approuvé par M. Pitt, alors ministre, signé par toutes les cours, à
l'exception de l'Espagne. Qu'on juge du bouleversement des idées de M.
de Talleyrand. L'empire était proclamé, et la guerre sous-entendue
avec l'empire.