Mais voilà qui étonne:
À mesure que le premier consul s'approche du trône, l'influence
pacifique du grand diplomate baisse. La politique de la violence
succède à celle de la paix. M. de Talleyrand n'est plus que le
ministre officiel d'une diplomatie passionnée et menaçante qui porte
encore son nom, mais qui n'est plus sienne; il continue à tort de la
servir sans pouvoir la tempérer. Cette diplomatie d'état-major n'a
plus besoin de cabinet; ses notes sont des boutades aux Tuileries, des
victoires sur terre, des défaites sur mer. L'Angleterre elle-même,
déjà lasse de la paix d'Amiens, revient à M. Pitt, et donne cette fois
de sérieux motifs à la rupture de cette paix. La guerre à mort est
désormais la seule diplomatie entre les deux peuples. L'alliance
libérale rêvée en 1789 par Mirabeau, M. de Talleyrand et les grands
patriotes anglais, pour l'expansion de la philosophie et de la liberté
dans le monde, est noyée dans des ressentiments implacables; Bonaparte
les résume dans son nom. Le camp menaçant de Boulogne est sa seule
négociation à l'extérieur; il voit partout des complots britanniques
et des assassins soldés contre lui par l'or de l'Angleterre. Pichegru,
George, Moreau, l'un transfuge de la république, l'autre séide de la
royauté, le dernier héros dépaysé dans une intrigue, lui semblent des
instruments de crime façonnés par le cabinet de Londres pour
substituer le poignard à la guerre loyale. Il se trompe: un
gouvernement de publicité ne solde pas d'attentats. L'enlèvement du
duc d'Enghien et le meurtre de ce malheureux et innocent jeune homme
répondent par un crime réel à ces crimes supposés de M. Pitt.
Les historiens et les pamphlétaires bonapartistes ont voulu rejeter ce
sang sur le prince de Talleyrand pour en laver la main de leur idole:
atroce et lâche calomnie que la postérité n'acceptera jamais.
Que M. de Talleyrand ait été interrogé par le premier consul pour
savoir si l'enlèvement d'une poignée de conspirateurs inconnus sur le
territoire de Bade, à quelques pas de la frontière française,
entraînerait une guerre générale de la Russie, de la Prusse, de
l'Autriche contre la France, et que le ministre des affaires
étrangères ait répondu au premier consul qu'un si grand incendie ne
serait pas allumé par une si faible étincelle, voilà le vraisemblable,
et, selon toute apparence, voilà le vrai.
Mais que M. de Talleyrand ait suggéré l'enlèvement, contre le droit
des nations, d'un prince de la maison de Bourbon, dont il ne
connaissait pas même le nom et l'existence à Ettenheim; qu'il ait fait
plus, qu'il ait conseillé au premier consul le meurtre, sans phrase et
sans sursis, de cette victime de la précipitation et de l'ambition:
voilà la calomnie.
De tels crimes ne se conseillent pas, ils s'improvisent sous l'empire
d'une passion ou d'une peur. Il faut un intérêt brûlant et implacable
comme le crime lui-même pour le concevoir et pour l'exécuter. Où était
l'intérêt de M. de Talleyrand au meurtre d'un prince de la maison de
Bourbon, contre laquelle il n'avait ni ressentiment ni haine? Où était
la férocité de caractère d'un homme doux, et à qui on a pu reprocher
des vices, des intrigues, mais du sang, jamais? Où était pour un tel
homme, courtisan et grand seigneur prévoyant par excellence, la
nécessité de jeter ce sang de Bourbon entre l'avenir et lui, et de se
rendre à jamais impardonnable par une dynastie dont le retour possible
était plus probable alors que jamais? Non, M. de Talleyrand a pu être
souvent le conseiller d'une politique, jamais le conseiller d'un
meurtre. Les seuls complices de ce meurtre furent les exécuteurs; et
ce sont précisément ces exécuteurs qui en ont accusé sa main pour
masquer leur main: mais ce sang, qu'on s'efforce vainement de laver
sur leurs noms, s'y attachera comme une éternelle vengeance. Ils sont
trois qui ont prêté leur déplorable complaisance à l'attentat: qu'ils
en portent le poids devant Dieu et devant les hommes! Ils en ont reçu
la récompense de leur vivant: qu'ils en reçoivent le salaire dans la
postérité. Je n'ai pas besoin de les lui nommer: elle les sait.