Mais cette sagesse devait baisser dans le cabinet à mesure que
l'esprit des camps y pénétrait avec la brutalité des triomphes.
Bonaparte aspirait à l'empire; la fortune l'autorisait à tout espérer,
l'audace à tout prétendre. L'esprit monarchique de M. de Talleyrand
ne résistait certainement pas au rétablissement du trône; au
contraire, tout atteste que le ministre trouvait le consul trop lent
ou trop timide à se saisir du pouvoir dynastique: «La paix n'est
solide, disait-il, qu'entre puissances qui ont les mêmes formes et les
mêmes moeurs. L'Europe n'a que des cours: soyez roi ou empereur. Votre
force s'augmentera dans le présent de toute la foi que le pouvoir
héréditaire inspirera au monde dans votre avenir.»
M. de Talleyrand, pilote plus exercé aussi aux pronostics de l'opinion
publique en France, croyait plus que Bonaparte lui-même à la
prostration facile des hommes et des choses; il savait combien la
France politique est complaisante aux événements, et combien le
lendemain d'un coup d'État ressemble peu à la veille. Son juste dédain
pour le caractère civique des peuples était une preuve de sa sagacité.
Bonaparte voulait laisser mûrir la versatilité publique; M. de
Talleyrand la croyait mûre tous les jours pour qui oserait en arracher
le fruit. Les frères de Bonaparte, particulièrement Lucien, pensaient
comme M. de Talleyrand; ils avaient raison. Le trône était prêt, le
monarque seul manquait pour y monter.