XXVI

Voici ces actes, exprimés en paroles dignes de leur grandeur:

Les honneurs de la sépulture rendus à l'infortuné souverain pontife

Pie VI, mort dans la captivité en France, et resté jusque-là sans

sépulture royale ou pontificale à Valence: «Il est de la dignité de la

nation française et conforme à son caractère de donner des marques de

considération à un homme qui occupa un des premiers rangs sur la

terre, des honneurs funèbres et un monument conforme au caractère du

prince enseveli sans décrets.»

Des envoyés dans toutes les cours où ils peuvent être reçus avec

dignité sont nommés pour saisir et renouer les fils rompus des

relations internationales: le général Bournonville à Berlin, M.

Alquier en Espagne, M. de Sémonville en Hollande, M. de Bourgoing en

Danemark.

Un présent diplomatique, signe d'attention particulier, est offert au

prince de la Paix, qui tient à Madrid le coeur et la politique de

cette branche de la maison de Bourbon.

Une lettre fière et pressante pour le cabinet de Londres est adressée

par le chef du gouvernement au roi d'Angleterre pour le convier à la

paix.

Un appel à l'armistice et aux négociations est adressé de même à

l'empereur d'Allemagne. M. de Talleyrand offre à l'empereur les bases

du traité de Campo-Formio, et des possessions notables en Italie pour

indemniser l'empereur de celles que la dernière guerre lui a enlevées

en Allemagne.

Il provoque le cabinet de Berlin à se porter médiateur armé pour

contraindre l'Angleterre et l'Autriche à la pacification.

Il institue la république Cisalpine, barrière vivante contre

l'Autriche, sous le protectorat obligé de la France. Ce premier germe

de fédérations libres en Italie atteste la sagesse du consul et du

ministre; ils savent par l'histoire que ces fédérations ne peuvent

jamais être offensives, et qu'elles sont de leur nature toujours

défensives. La France, leur voisine, a donc tout à en attendre et rien

à en redouter. Il dénoue avec la main d'un arbitre équitable le noeud

si embrouillé de la distribution des territoires germaniques, après la

sécularisation des souverainetés ecclésiastiques de ce pays morcelé

par les évêques devenus électeurs des rois. Il balance les influences

rivales entre l'Autriche et la Prusse. Il met un obstacle invincible à

l'unité de l'Allemagne, qui serait la décadence ou l'état de guerre

perpétuel de la France pour son propre sol.

Les rêves des publicistes d'aujourd'hui ne trouvent pas d'accès dans

ces deux têtes d'hommes d'État, l'une tout expérimentale, l'autre

toute militaire. M. de Talleyrand modère dans le consul le vain

orgueil qui le porterait à enclaver l'Helvétie dans ses frontières. Il

croit la liberté un meilleur gardien des frontières de la France que

l'annexion. Il inspire la médiation de la Suisse à Bonaparte: cet

acte, parallèle à la création de la république Cisalpine, est empreint

du génie d'un Washington européen. Le cabinet français devient le

législateur des nationalités, le tribunal des limites des peuples.

Quel temps que celui où la force des révolutions était dirigée, sous

la main de M. de Talleyrand, par l'esprit conservateur des traditions

de l'Europe! Par quelle injustice de l'histoire n'en a-t-il pas

recueilli l'honneur avec le premier consul? Cet honneur, au moins,

devrait-il être partagé entre l'exécuteur et l'inspirateur de cette

sagesse.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 112 / 171 题