Voici ces actes, exprimés en paroles dignes de leur grandeur:
Les honneurs de la sépulture rendus à l'infortuné souverain pontife
Pie VI, mort dans la captivité en France, et resté jusque-là sans
sépulture royale ou pontificale à Valence: «Il est de la dignité de la
nation française et conforme à son caractère de donner des marques de
considération à un homme qui occupa un des premiers rangs sur la
terre, des honneurs funèbres et un monument conforme au caractère du
prince enseveli sans décrets.»
Des envoyés dans toutes les cours où ils peuvent être reçus avec
dignité sont nommés pour saisir et renouer les fils rompus des
relations internationales: le général Bournonville à Berlin, M.
Alquier en Espagne, M. de Sémonville en Hollande, M. de Bourgoing en
Danemark.
Un présent diplomatique, signe d'attention particulier, est offert au
prince de la Paix, qui tient à Madrid le coeur et la politique de
cette branche de la maison de Bourbon.
Une lettre fière et pressante pour le cabinet de Londres est adressée
par le chef du gouvernement au roi d'Angleterre pour le convier à la
paix.
Un appel à l'armistice et aux négociations est adressé de même à
l'empereur d'Allemagne. M. de Talleyrand offre à l'empereur les bases
du traité de Campo-Formio, et des possessions notables en Italie pour
indemniser l'empereur de celles que la dernière guerre lui a enlevées
en Allemagne.
Il provoque le cabinet de Berlin à se porter médiateur armé pour
contraindre l'Angleterre et l'Autriche à la pacification.
Il institue la république Cisalpine, barrière vivante contre
l'Autriche, sous le protectorat obligé de la France. Ce premier germe
de fédérations libres en Italie atteste la sagesse du consul et du
ministre; ils savent par l'histoire que ces fédérations ne peuvent
jamais être offensives, et qu'elles sont de leur nature toujours
défensives. La France, leur voisine, a donc tout à en attendre et rien
à en redouter. Il dénoue avec la main d'un arbitre équitable le noeud
si embrouillé de la distribution des territoires germaniques, après la
sécularisation des souverainetés ecclésiastiques de ce pays morcelé
par les évêques devenus électeurs des rois. Il balance les influences
rivales entre l'Autriche et la Prusse. Il met un obstacle invincible à
l'unité de l'Allemagne, qui serait la décadence ou l'état de guerre
perpétuel de la France pour son propre sol.
Les rêves des publicistes d'aujourd'hui ne trouvent pas d'accès dans
ces deux têtes d'hommes d'État, l'une tout expérimentale, l'autre
toute militaire. M. de Talleyrand modère dans le consul le vain
orgueil qui le porterait à enclaver l'Helvétie dans ses frontières. Il
croit la liberté un meilleur gardien des frontières de la France que
l'annexion. Il inspire la médiation de la Suisse à Bonaparte: cet
acte, parallèle à la création de la république Cisalpine, est empreint
du génie d'un Washington européen. Le cabinet français devient le
législateur des nationalités, le tribunal des limites des peuples.
Quel temps que celui où la force des révolutions était dirigée, sous
la main de M. de Talleyrand, par l'esprit conservateur des traditions
de l'Europe! Par quelle injustice de l'histoire n'en a-t-il pas
recueilli l'honneur avec le premier consul? Cet honneur, au moins,
devrait-il être partagé entre l'exécuteur et l'inspirateur de cette
sagesse.