La guerre de la république avec l'Europe en ce moment était plutôt une
sorte d'habitude et d'impulsion continuée qu'une guerre d'intérêt ou
de passion. La pensée de la république n'avait jamais été la conquête,
mais la défense. La pensée de l'Europe, depuis la campagne des
Prussiens en 1792, depuis le supplice de Louis XVI et la fin de la
Terreur, n'avait jamais été de contester à la France le droit de se
constituer en république régulière, mais de limiter à la fois son
anarchie, sa propagande armée et son ambition.
M. Pitt, le ministre de génie que la Providence avait donné à
l'Angleterre pour lui faire traverser les plus grandes crises
intérieures et extérieures de son pays, avait été lent à rompre
irrévocablement avec la France révolutionnaire, même après le 10 août.
Ce ministre, plus philosophe et plus libéral qu'on ne le peint
généralement aux préjugés populaires de la France, négociait encore
secrètement en Hollande avec Danton pour atermoyer la rupture à mort
entre les deux peuples modernes qui représentaient la liberté
européenne. L'histoire, à cet égard, est à refaire. Si Danton n'avait
pas souillé son génie d'homme d'État dans le crime irrémissible de
septembre, il aurait pu être le successeur de Mirabeau. Presque aussi
orateur et plus homme d'action que son maître, Danton, sans aucune
utopie sociale et sans aucun fanatisme républicain, n'avait au fond
que le geste frénétique et la voix tonnante du démagogue enchérisseur
de popularité sur ses rivaux de clubs et de tribunes; mais il avait
autant que Mirabeau ce qu'on peut appeler le coup d'oeil de l'Europe.
Il ne croyait nullement que des levées en masse indisciplinées, et
dont le courage n'était que des accès, pussent faire face sur des
champs de bataille de terre ou de mer aux armées et aux flottes d'une
coalition universelle. Il voulait un système diplomatique à la
république autant que Mirabeau en voulait un à la monarchie. Mirabeau
lui avait laissé en mourant, comme à Sieyès et à Talleyrand, le
système de l'alliance anglaise. Il savait qu'une coalition mortelle à
la France n'était pas possible si la Grande-Bretagne retirait sa main
aux coalisés. Il ne rêvait point cette conquête universelle du
continent par les armes qui devait plus tard humilier, ravager,
asservir ou soulever le monde européen contre nous, et déclarer
l'incompatibilité de la France victorieuse avec la dignité et la
sécurité de tous les peuples. Mirabeau, Danton, Sieyès, Dumouriez,
Talleyrand, pensaient, au contraire, qu'il fallait, pour faire
accepter la révolution et la liberté française à l'Europe, la montrer
inoffensive à tous ceux qui ne l'offenseraient pas dans son territoire
ou dans son indépendance. Ce que ces diplomates (voyez les
_Confidences_ de Dumouriez, leur général) aspiraient à fonder, c'était
la neutralité de l'Espagne, la faveur de la Prusse, l'alliance de
l'Angleterre. Ces traditions de 1789 formaient alors le fond de la
diplomatie de M. de Talleyrand: c'était celle du Directoire. En
désavouant la Terreur au dedans, il désavouait la guerre systématique
au dehors.
M. de Talleyrand, lié de jeunesse avec les diplomates des grands
cabinets en lutte avec la France anarchiste, était l'interprète le
plus propre à faire entendre à ces cabinets, lassés d'efforts, de
défaites, et même de victoires, des insinuations de paix. Tel fut le
caractère du cabinet directorial; la fureur révolutionnaire en sortit,
la conciliation y rentra. Des négociations patentes ou secrètes se
renouèrent partout, et furent conclues dans quelques cours. Naples, la
Toscane, le Piémont, l'Espagne, rentrèrent dans la neutralité ou dans
l'alliance de la France. La Russie, l'Autriche et l'Angleterre
continuèrent seules le duel à mort contre les armées et les escadres
de la république. M. de Talleyrand ne cessa d'incliner le Directoire
et les cours à la paix, jusqu'au moment où une réaction violente
contre la modération au dedans et contre la conciliation au dehors le
contraignit en fructidor à quitter un poste où il devenait suspect aux
exaltés du gouvernement.