XXI

La guerre de la république avec l'Europe en ce moment était plutôt une

sorte d'habitude et d'impulsion continuée qu'une guerre d'intérêt ou

de passion. La pensée de la république n'avait jamais été la conquête,

mais la défense. La pensée de l'Europe, depuis la campagne des

Prussiens en 1792, depuis le supplice de Louis XVI et la fin de la

Terreur, n'avait jamais été de contester à la France le droit de se

constituer en république régulière, mais de limiter à la fois son

anarchie, sa propagande armée et son ambition.

M. Pitt, le ministre de génie que la Providence avait donné à

l'Angleterre pour lui faire traverser les plus grandes crises

intérieures et extérieures de son pays, avait été lent à rompre

irrévocablement avec la France révolutionnaire, même après le 10 août.

Ce ministre, plus philosophe et plus libéral qu'on ne le peint

généralement aux préjugés populaires de la France, négociait encore

secrètement en Hollande avec Danton pour atermoyer la rupture à mort

entre les deux peuples modernes qui représentaient la liberté

européenne. L'histoire, à cet égard, est à refaire. Si Danton n'avait

pas souillé son génie d'homme d'État dans le crime irrémissible de

septembre, il aurait pu être le successeur de Mirabeau. Presque aussi

orateur et plus homme d'action que son maître, Danton, sans aucune

utopie sociale et sans aucun fanatisme républicain, n'avait au fond

que le geste frénétique et la voix tonnante du démagogue enchérisseur

de popularité sur ses rivaux de clubs et de tribunes; mais il avait

autant que Mirabeau ce qu'on peut appeler le coup d'oeil de l'Europe.

Il ne croyait nullement que des levées en masse indisciplinées, et

dont le courage n'était que des accès, pussent faire face sur des

champs de bataille de terre ou de mer aux armées et aux flottes d'une

coalition universelle. Il voulait un système diplomatique à la

république autant que Mirabeau en voulait un à la monarchie. Mirabeau

lui avait laissé en mourant, comme à Sieyès et à Talleyrand, le

système de l'alliance anglaise. Il savait qu'une coalition mortelle à

la France n'était pas possible si la Grande-Bretagne retirait sa main

aux coalisés. Il ne rêvait point cette conquête universelle du

continent par les armes qui devait plus tard humilier, ravager,

asservir ou soulever le monde européen contre nous, et déclarer

l'incompatibilité de la France victorieuse avec la dignité et la

sécurité de tous les peuples. Mirabeau, Danton, Sieyès, Dumouriez,

Talleyrand, pensaient, au contraire, qu'il fallait, pour faire

accepter la révolution et la liberté française à l'Europe, la montrer

inoffensive à tous ceux qui ne l'offenseraient pas dans son territoire

ou dans son indépendance. Ce que ces diplomates (voyez les

_Confidences_ de Dumouriez, leur général) aspiraient à fonder, c'était

la neutralité de l'Espagne, la faveur de la Prusse, l'alliance de

l'Angleterre. Ces traditions de 1789 formaient alors le fond de la

diplomatie de M. de Talleyrand: c'était celle du Directoire. En

désavouant la Terreur au dedans, il désavouait la guerre systématique

au dehors.

M. de Talleyrand, lié de jeunesse avec les diplomates des grands

cabinets en lutte avec la France anarchiste, était l'interprète le

plus propre à faire entendre à ces cabinets, lassés d'efforts, de

défaites, et même de victoires, des insinuations de paix. Tel fut le

caractère du cabinet directorial; la fureur révolutionnaire en sortit,

la conciliation y rentra. Des négociations patentes ou secrètes se

renouèrent partout, et furent conclues dans quelques cours. Naples, la

Toscane, le Piémont, l'Espagne, rentrèrent dans la neutralité ou dans

l'alliance de la France. La Russie, l'Autriche et l'Angleterre

continuèrent seules le duel à mort contre les armées et les escadres

de la république. M. de Talleyrand ne cessa d'incliner le Directoire

et les cours à la paix, jusqu'au moment où une réaction violente

contre la modération au dedans et contre la conciliation au dehors le

contraignit en fructidor à quitter un poste où il devenait suspect aux

exaltés du gouvernement.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 107 / 171 题