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À son arrivée à Paris, M. de Talleyrand, toujours et justement favori

des femmes célèbres par leur goût pour l'élégance d'esprit, par leur

beauté ou par leur génie, retrouva dans madame de Staël une amie

capable d'apprécier son charme et son talent.

Fille de M. Necker, épouse du ministre de Suède en France, écrivain

sublime, orateur de salon, publiciste passionné, femme du monde, femme

politique bercée au branle de la révolution, émigrée, proscrite

opulente, puis rappelée dans cette capitale dont elle avait fait sa

patrie, elle y exerçait un ascendant dominateur sur le Directoire. Sa

seule présence à Paris était une réaction; elle y symbolisait le

retour à l'aristocratie révolutionnaire, à la liberté intellectuelle,

à la paix possible entre la république et l'Europe. Elle aimait dans

M. de Talleyrand tout à la fois l'aristocratie réhabilitée par la

république, le talent remis à sa place par la liberté, le charme

personnel de la grâce des moeurs et de la politesse d'esprit

réinstallé dans la société par ce débris si jeune encore de l'ancien

régime, recueilli et relevé par son influence.

M. de Talleyrand était pour elle un autre chevalier de Narbonne, mais

un Narbonne aussi solide que l'autre était léger. La grâce était

égale. Mais la grâce de M. de Narbonne, premier favori de madame de

Staël, n'avait que de la surface; celle de M. de Talleyrand avait de

la profondeur. Son goût pour le premier n'était que de l'engouement;

son goût pour le second était de la politique. Il lui convenait de

jeter ses favoris dans les affaires, afin de gouverner l'Europe par

les hommes dont elle gouvernait le coeur et l'esprit.

Elle persuada aisément aux principaux membres du Directoire, et

surtout à Barras, le Périclès des Aspasies de ce temps, que M. de

Talleyrand était le seul homme, capable de traiter de niveau avec

l'aristocratie diplomatique européenne; que les généraux de la

république suffisaient assez pour la faire respecter sous les armes,

mais qu'il lui fallait des ancêtres pour la faire considérer dans les

salons et dans les chancelleries. M. de Talleyrand, ainsi annoncé et

présenté par elle, n'eut qu'à parler pour tout fasciner. Son charme

souverain était surtout un charme confidentiel; aussitôt qu'on lui

prêtait l'oreille dans un entretien secret, il enlevait l'estime et

l'attrait de ses interlocuteurs. Plus il s'ouvrait, plus il laissait

entrevoir de ressources d'esprit sous la grâce nonchalante et grave

des paroles; l'intimité en lui était irrésistible. Le Directoire fut

conquis en quelques entretiens; M. de Talleyrand fut promu au poste de

ministre des relations extérieures. La France se sentit honorée,

l'Europe rassurée. Il prit, avec sa dextérité souveraine et avec sa

convenance innée, l'attitude, les manières, le ton d'un ministre

supérieur à son poste, et qui, en acceptant la direction extérieure de

la république, semblait autant la protéger que la servir.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 106 / 171 题